UE53 - Les philosophes et les machines au XXe siècle. 1


Planning


  • 96 bd Raspail
    Salle M. & D. Lombard
    96 bd Raspail 75006 Paris
    annuel / bimensuel (2e/4e), mercredi 15:00-17:00
    du 25 novembre 2020 au 9 juin 2021


Description


Dernière modification : 6 octobre 2020 16:56

Type d'UE
Enseignements fondamentaux de master
Disciplines
Philosophie et épistémologie
Page web
-
Langues
français
Mots-clés
Action Architecture Design Énergie Environnement Esthétique sociale Geste technique Histoire intellectuelle Industrie Philosophie Philosophie sociale Techniques Travail
Aires culturelles
Europe
Intervenant·e·s
  • Leopoldo Iribarren [référent·e]   maître de conférences, EHESS / Anthropologie et histoire des mondes antiques (AnHiMA)
  • Barbara Carnevali   maîtresse de conférences, EHESS / Centre d'études sociologiques et politiques Raymond-Aron (CESPRA)

À l’aube du XXe siècle, Bergson affirmait que la faculté de créer des objets artificiels constitue la démarche originelle de l’intelligence humaine, faisant ainsi entrer la figure industrieuse de l’Homo faber dans le débat philosophique de son temps. Porteuse d’une promesse de progrès, cette figure sera brutalement mise à l’épreuve de deux guerres mondiales. L’intelligence instrumentale et inventive, marqueur incontestable du processus d’hominisation, se retrouve tout à coup à l’origine de machines qui propulsent l’humanité vers des modes d’« être au monde » vis-à-vis desquels on ne peut avoir aucune certitude. Dès lors, la question du « machinisme » hante la philosophie bien au-delà des griefs traditionnellement élevés contre l’idée de progrès. Les positions dans le débat philosophique tendent à être aussi tranchées que la question est urgente. Chez certains penseurs, la critique de la raison instrumentale devient une critique de la raison tout court débouchant sur l’impératif d’une resacralisation de la nature. Chez d’autres, il s’agira plutôt de réconcilier technicité et humanisme en apportant à la machine une dignité ontologique analogue à celle dont jouissait jadis le vivant dans la philosophie de la nature. Chez d’autres encore, dans une perspective anti- ou non-humaniste, la technique est thématisée comme « ouverture », l’apriori ontologique qui véhicule une certaine image de l’être humain et qui permet de parler d’une « époque de la technique » au sens plus qualitatif que quantitatif du terme : il n’est pas question du nombre d’instruments existant dans le monde, mais des nouvelles modalités d’existence que ces instruments rendent possibles. Dans tous les cas, aucun des grands courants de la philosophie du XXe siècle ne restera indifférent à la question de la machine, qu’il s’agisse de la phénoménologie, du néo-kantisme, de l’anthropologie philosophique, de l’existentialisme, de la philosophie sociale ou de la théorie critique.

Sans prétendre à l’exhaustivité, ce séminaire a pour vocation de présenter un choix de moments représentatifs de la philosophie du XXe siècle dans son rapport aux techniques contemporaines. Centré sur la lecture et la discussion des textes fournis à l’avance, le séminaire vise à contextualiser chaque auteur, à reconstruire les arrière-plans théoriques et les représentations où s’inscrit à chaque fois la réflexion sur la technique. Vu le nombre d’auteurs à traiter, le séminaire sera étalé sur deux années : (I) de Georg Simmel à Martin Heidegger ; (II) d’Hannah Arendt à Bernard Stiegler.

Alexander Lydenfrost, Science on the March, 1952

25 novembre 2020 : Introduction + Karl Marx, Le capital I, chap. 15

9 décembre 2020 : Karl Marx, Le capital I, chap. 15

13 janvier 2021 : Georg Simmel, « L’instrument » et « La prééminence de la technique », dans Philosophie de l’argent (1900) et Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-05), passages consacrés à la « cage d’acier » (p. 27 ss. et 249-254 dans la trad. de J.-P. Grossein)

27 janvier 2021 : Henri Bergson, L’évolution créatrice (1907), chap. 2 : « Les directions divergentes de l’évolution de la vie : torpeur, intellect, instinct ».

10 février 2021 : Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion (1932), chap. 4 : « Mécanique et mystique ».

24 février 2021 : Ernst Cassirer, « Le concept de forme symbolique dans l’édification des sciences de l’esprit » (1921) dans Trois essais sur le symbolique ; « Forme et technique » (1930), dans Écrits sur l’art.

10 mars 2021 : Oswald Spengler, L’homme et la technique (1931) et Carl Schmitt, « L'ère des neutralisations et des dépolitisations » dans La notion de politique (1932)

24 mars 2021 : Ernst Jünger, « La mobilisation totale » (1930) et Le travailleur (1932), chap. 44-57 : « La technique comme mobilisation du monde par le Figure du Travailleur ».

14 avril 2021 : Lewis Mumford, Technique et civilisation (1934) et Sigfried Giedion, Mechanization takes command (1948)

12 mai 2021 : Max Horkheimer & Theodor Adorno, La dialectique de la raison (1944)

26 mai 2021 : Max Horkheimer & Theodor Adorno, La dialectique de la raison (1944)

9 juin 2021 (salle 8, 105 bd Raspail 75006 Paris) : Norbert Wiener, Cybernetics, or Control and Communication in the Animal and the Machine (1948)


Master


  • Séminaires de tronc commun – Savoirs en sociétés-Histoire des sciences, des techniques et des savoirs – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de tronc commun – Philosophie sociale et politique – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de tronc commun – Arts, littératures et langages-Littératures – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture

Renseignements


Contacts additionnels
-
Informations pratiques

par courriel auprès des organisateurs.

Direction de travaux des étudiants

sur rendez-vous auprès des organisateurs.

Réception des candidats

sur rendez-vous auprès des organisateurs.

Pré-requis

ouvert à tous les étudiants et chercheurs.


Compte rendu


Nous sommes partis du constat que la technologie (entendue dans son sens étymologique de « discours sur la technique ») fait partie de la philosophie depuis ses débuts en Grèce ancienne, mais que c’est seulement à partir de Marx que la philosophie prend conscience que nous évoluons dans un « milieu technique » où l’individu et la société sont conditionnés par un ensemble dense de machines. D’où, pour nous, l’intérêt de démarrer notre étude diachronique des penseurs de la technique au XXe siècle avec les analyses que Marx consacre à la machine à vapeur de Watt. La prépondérance de la machine par rapport à l’agir artisanal dans la société moderne et la transformation du concept de travail qu’elle comporte ont pour effet de redéfinir la place occupée par la technique dans le champ philosophique. Le machinisme est ainsi incorporé, comme état de fait et comme métaphore, aux analyses sociologiques de Simmel et Weber, puis il devient déterminant dans leurs diagnostiques de la modernité et dans leur « pessimisme culturel » : symbole du processus de rationalisation occidental voire de l’aliénation du monde culturel, la machine devient la « cage d’acier » de la modernité. Cette tradition théorique qui débute au tournant du XXe siècle s’accomplira pendant la Seconde Guerre Mondiale dans la fresque d’Horkheimer et Adorno ont consacré à la dialectique de la raison moderne, que nous avons abordé dans la partie finale de notre parcours. 

Contemporaine des analyses de Simmel et Weber, la thèse évolutionniste de Bergson, à l’écart de toute considération sur le machinisme, revient à l’outil et au geste technique comme facteurs déterminants de notre hominisation. Le concept d’homo faber inscrit de fait la technique, en tant que manifestation de l’intelligence et non de l’instinct, dans le courant de la Lebensphilosophie. Dans une toute autre perspective, héritière de l’idéalisme allemand, la philosophie des formes symboliques de Cassirer s’intéresse à la technique à la fois comme l’un des modes originaires d’objectivation de la conscience individuelle et comme médiation entre le sujet et le monde qui l’entoure. Mais que se passe-t-il quand l’autonomisation d’un monde technologique et de ses réseaux devient un conglomérat autosuffisant, avec ses lois et ses finalités propres ? C’est, nous l’avons vu au cours du séminaire, la question à laquelle tentent de répondre Jünger et Spengler par une ontologisation de la technique qu’ils mettent au fondement d’un programme politique. Pour ces philosophes des années 1930, le machinisme met en évidence l’existence d’une volonté technique qui dépasse les individus et les groupes, et qui anime le devenir historique. La technique devient alors un objet philosophique au sens propre et l’idée de vivre à l’« âge de la technique » un cadre conceptuel qui conditionne la philosophie de l’histoire, la définition de la modernité et la réflexivité de la philosophie elle-même. Dans la même perspective, Carl Schmitt s’interroge sur les conséquences politiques de cette configuration épocale et notamment sur la fausse promesse de neutralité de valeur qui s’associe à la technique.

En parallèle au tournant ontologique qui inscrit la machine dans une philosophie de l’histoire, d’autres perspectives tentent au contraire de réinscrire la technique dans les sciences sociales, c’est notamment le cas de Mumford et de Giedion. Enfin, la question centrale pour le XXsiècle de la modélisation du vivant et du social par des objets et des procédés techniques a été abordée à travers les écrits sur la cybernétique de Wiener.

Publications

Barbara Carnevali:

  • Georg Simmel, Stile moderno. Saggi di estetica sociale (Style moderne. Essais sur l’esthétique sociale), sélection d’essais commentés et introduits par Barbara Carnevali et Andrea Pinotti, Turin, Einaudi, 2020, 472 p.
  • Social Appearances. A Philosophy of Display and Prestige, New York, Columbia University Press, 2020, 304 p.    
  •  « La Ligne rouge : le design comme esthétique sociale », La lettre de I’InSHS, Mai 2020. < https://www.inshs.cnrs.fr/fr/lettres-de-linshs-0 >.
  • « Capitalisme, Politique et Esthétique. Le Projet Olivetti », Politika, mai 2021 < https://www.politika.io/fr/article/capitalisme-politique-esthetique-projet-olivetti >.
  • « Un altro modernismo. La linea Persico-Olivetti », in L’ospite ingrato, VI (numéro spécial « Umanesimo e tecnologia. Il laboratorio Olivetti », ed. D. Balicco), automne 2021, p. 17-37.

Leopoldo Iribarren:

  • « La technologie : paradigmes grecs d’une science sociale française », Artefact, 15, 2021.
  • Compte rendu de Pierre Judet de La Combe, Tout Homère, dans Geschichte der Philologien 57/58, p. 129, 2020.
  • Compte rendu de B.B. Olshin, Lost knowledge : the concept of vanished technologies and other human histories, dans Annales HSS2020/2, p. 343-344.

Dernière modification : 6 octobre 2020 16:56

Type d'UE
Enseignements fondamentaux de master
Disciplines
Philosophie et épistémologie
Page web
-
Langues
français
Mots-clés
Action Architecture Design Énergie Environnement Esthétique sociale Geste technique Histoire intellectuelle Industrie Philosophie Philosophie sociale Techniques Travail
Aires culturelles
Europe
Intervenant·e·s
  • Leopoldo Iribarren [référent·e]   maître de conférences, EHESS / Anthropologie et histoire des mondes antiques (AnHiMA)
  • Barbara Carnevali   maîtresse de conférences, EHESS / Centre d'études sociologiques et politiques Raymond-Aron (CESPRA)

À l’aube du XXe siècle, Bergson affirmait que la faculté de créer des objets artificiels constitue la démarche originelle de l’intelligence humaine, faisant ainsi entrer la figure industrieuse de l’Homo faber dans le débat philosophique de son temps. Porteuse d’une promesse de progrès, cette figure sera brutalement mise à l’épreuve de deux guerres mondiales. L’intelligence instrumentale et inventive, marqueur incontestable du processus d’hominisation, se retrouve tout à coup à l’origine de machines qui propulsent l’humanité vers des modes d’« être au monde » vis-à-vis desquels on ne peut avoir aucune certitude. Dès lors, la question du « machinisme » hante la philosophie bien au-delà des griefs traditionnellement élevés contre l’idée de progrès. Les positions dans le débat philosophique tendent à être aussi tranchées que la question est urgente. Chez certains penseurs, la critique de la raison instrumentale devient une critique de la raison tout court débouchant sur l’impératif d’une resacralisation de la nature. Chez d’autres, il s’agira plutôt de réconcilier technicité et humanisme en apportant à la machine une dignité ontologique analogue à celle dont jouissait jadis le vivant dans la philosophie de la nature. Chez d’autres encore, dans une perspective anti- ou non-humaniste, la technique est thématisée comme « ouverture », l’apriori ontologique qui véhicule une certaine image de l’être humain et qui permet de parler d’une « époque de la technique » au sens plus qualitatif que quantitatif du terme : il n’est pas question du nombre d’instruments existant dans le monde, mais des nouvelles modalités d’existence que ces instruments rendent possibles. Dans tous les cas, aucun des grands courants de la philosophie du XXe siècle ne restera indifférent à la question de la machine, qu’il s’agisse de la phénoménologie, du néo-kantisme, de l’anthropologie philosophique, de l’existentialisme, de la philosophie sociale ou de la théorie critique.

Sans prétendre à l’exhaustivité, ce séminaire a pour vocation de présenter un choix de moments représentatifs de la philosophie du XXe siècle dans son rapport aux techniques contemporaines. Centré sur la lecture et la discussion des textes fournis à l’avance, le séminaire vise à contextualiser chaque auteur, à reconstruire les arrière-plans théoriques et les représentations où s’inscrit à chaque fois la réflexion sur la technique. Vu le nombre d’auteurs à traiter, le séminaire sera étalé sur deux années : (I) de Georg Simmel à Martin Heidegger ; (II) d’Hannah Arendt à Bernard Stiegler.

Alexander Lydenfrost, Science on the March, 1952

25 novembre 2020 : Introduction + Karl Marx, Le capital I, chap. 15

9 décembre 2020 : Karl Marx, Le capital I, chap. 15

13 janvier 2021 : Georg Simmel, « L’instrument » et « La prééminence de la technique », dans Philosophie de l’argent (1900) et Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-05), passages consacrés à la « cage d’acier » (p. 27 ss. et 249-254 dans la trad. de J.-P. Grossein)

27 janvier 2021 : Henri Bergson, L’évolution créatrice (1907), chap. 2 : « Les directions divergentes de l’évolution de la vie : torpeur, intellect, instinct ».

10 février 2021 : Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion (1932), chap. 4 : « Mécanique et mystique ».

24 février 2021 : Ernst Cassirer, « Le concept de forme symbolique dans l’édification des sciences de l’esprit » (1921) dans Trois essais sur le symbolique ; « Forme et technique » (1930), dans Écrits sur l’art.

10 mars 2021 : Oswald Spengler, L’homme et la technique (1931) et Carl Schmitt, « L'ère des neutralisations et des dépolitisations » dans La notion de politique (1932)

24 mars 2021 : Ernst Jünger, « La mobilisation totale » (1930) et Le travailleur (1932), chap. 44-57 : « La technique comme mobilisation du monde par le Figure du Travailleur ».

14 avril 2021 : Lewis Mumford, Technique et civilisation (1934) et Sigfried Giedion, Mechanization takes command (1948)

12 mai 2021 : Max Horkheimer & Theodor Adorno, La dialectique de la raison (1944)

26 mai 2021 : Max Horkheimer & Theodor Adorno, La dialectique de la raison (1944)

9 juin 2021 (salle 8, 105 bd Raspail 75006 Paris) : Norbert Wiener, Cybernetics, or Control and Communication in the Animal and the Machine (1948)

  • Séminaires de tronc commun – Savoirs en sociétés-Histoire des sciences, des techniques et des savoirs – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de tronc commun – Philosophie sociale et politique – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de tronc commun – Arts, littératures et langages-Littératures – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
Contacts additionnels
-
Informations pratiques

par courriel auprès des organisateurs.

Direction de travaux des étudiants

sur rendez-vous auprès des organisateurs.

Réception des candidats

sur rendez-vous auprès des organisateurs.

Pré-requis

ouvert à tous les étudiants et chercheurs.

  • 96 bd Raspail
    Salle M. & D. Lombard
    96 bd Raspail 75006 Paris
    annuel / bimensuel (2e/4e), mercredi 15:00-17:00
    du 25 novembre 2020 au 9 juin 2021

Nous sommes partis du constat que la technologie (entendue dans son sens étymologique de « discours sur la technique ») fait partie de la philosophie depuis ses débuts en Grèce ancienne, mais que c’est seulement à partir de Marx que la philosophie prend conscience que nous évoluons dans un « milieu technique » où l’individu et la société sont conditionnés par un ensemble dense de machines. D’où, pour nous, l’intérêt de démarrer notre étude diachronique des penseurs de la technique au XXe siècle avec les analyses que Marx consacre à la machine à vapeur de Watt. La prépondérance de la machine par rapport à l’agir artisanal dans la société moderne et la transformation du concept de travail qu’elle comporte ont pour effet de redéfinir la place occupée par la technique dans le champ philosophique. Le machinisme est ainsi incorporé, comme état de fait et comme métaphore, aux analyses sociologiques de Simmel et Weber, puis il devient déterminant dans leurs diagnostiques de la modernité et dans leur « pessimisme culturel » : symbole du processus de rationalisation occidental voire de l’aliénation du monde culturel, la machine devient la « cage d’acier » de la modernité. Cette tradition théorique qui débute au tournant du XXe siècle s’accomplira pendant la Seconde Guerre Mondiale dans la fresque d’Horkheimer et Adorno ont consacré à la dialectique de la raison moderne, que nous avons abordé dans la partie finale de notre parcours. 

Contemporaine des analyses de Simmel et Weber, la thèse évolutionniste de Bergson, à l’écart de toute considération sur le machinisme, revient à l’outil et au geste technique comme facteurs déterminants de notre hominisation. Le concept d’homo faber inscrit de fait la technique, en tant que manifestation de l’intelligence et non de l’instinct, dans le courant de la Lebensphilosophie. Dans une toute autre perspective, héritière de l’idéalisme allemand, la philosophie des formes symboliques de Cassirer s’intéresse à la technique à la fois comme l’un des modes originaires d’objectivation de la conscience individuelle et comme médiation entre le sujet et le monde qui l’entoure. Mais que se passe-t-il quand l’autonomisation d’un monde technologique et de ses réseaux devient un conglomérat autosuffisant, avec ses lois et ses finalités propres ? C’est, nous l’avons vu au cours du séminaire, la question à laquelle tentent de répondre Jünger et Spengler par une ontologisation de la technique qu’ils mettent au fondement d’un programme politique. Pour ces philosophes des années 1930, le machinisme met en évidence l’existence d’une volonté technique qui dépasse les individus et les groupes, et qui anime le devenir historique. La technique devient alors un objet philosophique au sens propre et l’idée de vivre à l’« âge de la technique » un cadre conceptuel qui conditionne la philosophie de l’histoire, la définition de la modernité et la réflexivité de la philosophie elle-même. Dans la même perspective, Carl Schmitt s’interroge sur les conséquences politiques de cette configuration épocale et notamment sur la fausse promesse de neutralité de valeur qui s’associe à la technique.

En parallèle au tournant ontologique qui inscrit la machine dans une philosophie de l’histoire, d’autres perspectives tentent au contraire de réinscrire la technique dans les sciences sociales, c’est notamment le cas de Mumford et de Giedion. Enfin, la question centrale pour le XXsiècle de la modélisation du vivant et du social par des objets et des procédés techniques a été abordée à travers les écrits sur la cybernétique de Wiener.

Publications

Barbara Carnevali:

  • Georg Simmel, Stile moderno. Saggi di estetica sociale (Style moderne. Essais sur l’esthétique sociale), sélection d’essais commentés et introduits par Barbara Carnevali et Andrea Pinotti, Turin, Einaudi, 2020, 472 p.
  • Social Appearances. A Philosophy of Display and Prestige, New York, Columbia University Press, 2020, 304 p.    
  •  « La Ligne rouge : le design comme esthétique sociale », La lettre de I’InSHS, Mai 2020. < https://www.inshs.cnrs.fr/fr/lettres-de-linshs-0 >.
  • « Capitalisme, Politique et Esthétique. Le Projet Olivetti », Politika, mai 2021 < https://www.politika.io/fr/article/capitalisme-politique-esthetique-projet-olivetti >.
  • « Un altro modernismo. La linea Persico-Olivetti », in L’ospite ingrato, VI (numéro spécial « Umanesimo e tecnologia. Il laboratorio Olivetti », ed. D. Balicco), automne 2021, p. 17-37.

Leopoldo Iribarren:

  • « La technologie : paradigmes grecs d’une science sociale française », Artefact, 15, 2021.
  • Compte rendu de Pierre Judet de La Combe, Tout Homère, dans Geschichte der Philologien 57/58, p. 129, 2020.
  • Compte rendu de B.B. Olshin, Lost knowledge : the concept of vanished technologies and other human histories, dans Annales HSS2020/2, p. 343-344.