UE487 - Les collections au prisme des sciences humaines et sociales : les collections vivantes


Planning


  • Autre lieu Paris
    Salle d’entomologie
    Muséum national d'histoire naturelle, Bâtiment d’entomologie, 43 rue Buffon 75005 Paris
    1er semestre / bimensuel (indifférent), mercredi 14:00-17:00
    du 4 novembre 2020 au 10 février 2021


Description


Dernière modification : 7 avril 2021 18:36

Type d'UE
Séminaires DR/CR
Disciplines
Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie, Histoire
Page web
-
Langues
français
Mots-clés
Animalité Anthropologie Archives Biologie et société Biopolitique Culture matérielle Environnement Épistémologie Éthique Histoire des sciences et des techniques Musées Patrimoine Vivant
Aires culturelles
Contemporain (anthropologie du, monde) Europe Transnational/transfrontières
Intervenant·e·s
  • Serge Reubi [référent·e]   maître de conférences, Muséum national d'histoire naturelle / Centre Alexandre-Koyré. Histoire des sciences et des techniques (CAK)
  • Mathilde Gallay Keller   doctorante, EHESS / Laboratoire d'anthropologie sociale (LAS)
  • Mélanie Roustan   maîtresse de conférences, Muséum national d'histoire naturelle

Ce séminaire porte sur les « collections vivantes » comprises généralement comme des ensembles inventoriés de spécimens en vie, conservés au sein de musées, de muséums ou d’instituts scientifiques, incluant les collections botaniques, zoologiques, ou microbiologiques. Cependant, certains objets que nous considérons inertes sont « animés » dans différents contextes culturels et invitent à revisiter la notion de vivant qui peut être défini par sa capacité au mouvement, sa dimension relationnelle, sa faculté de reproduction, ou sa prédisposition à la mort ou à la transcender.

La collection répond à un principe d’accumulation selon des critères de sélection, de classement et de valorisation. Au-delà du plaisir, elle vise parfois la production de connaissances et la conservation d’un patrimoine – et leur diffusion. Les « collections vivantes » semblent ainsi, de prime abord, traversées de tensions : leur visée patrimoniale prétend arrêter le temps quand la vie implique la cyclicité ; leur caractère scientifique – et les modèles abstraits inhérents – se heurtent à l’incertitude et à la singularité du vivant ; leur gestion implique de manipuler comme des objets matériels des formes de vie, et parfois des êtres sensibles.

À travers une approche anthropologique, sociologique, historique ou philosophique, le séminaire poursuivra son exploration des questions soulevées lors de la première année : comment ont été et sont constituées et définies les collections vivantes ? Par qui et pour qui ? Comment s’articulent-elles à des paradigmes scientifiques ? Quelles valeurs les sous-tendent ? Nous proposons de continuer nos travaux en s’ouvrant d’une part à la pluralité des conceptions du vivant, en particulier en dehors du paradigme naturaliste, d’autre part à la problématique des collections humaines. Nous nous attèlerons à de nouvelles interrogations transversales. Quels sont les problèmes éthiques posés par la mise en collection du vivant dans toutes ses formes, et comment sont-ils abordés par les professionnels des collections ? Quels sont les rapports interspécifiques qui s’y développent et quelles émotions ou attachements particuliers suscitent-ils du fait qu’il s’agit d’« être sensibles » ou « d’objets animés » ? Comment s’opèrent les circulations d’une collection à l’autre, du vivant à l’inerte (naturalisations, collections ostéologiques…) mais aussi de l’inerte au vivant, lorsque les matières organiques ne cessent de se métamorphoser et ouvrent des pistes de recherche sur le vivant voire sur sa réactivation (des biobanques aux frozen zoos), ou que la diversité des ontologies éclairent d’un jour nouveau des « choses » conservées au musée et « réaniment » ainsi des ancêtres ou des esprits ?

L'actualité du séminaire peut être suivie ici: https://colviv.hypotheses.org/

Séances : 4 et 25 novembre, 16 décembre 2020, 6 et 27 janvier, 10 février 2021.


Master


  • Séminaires de recherche – Savoirs en sociétés-Histoire des sciences, des techniques et des savoirs – M1/S1-M2/S3
    Suivi et validation – semestriel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – Synthèse thématique

Renseignements


Contacts additionnels
-
Informations pratiques

Personne de contact : Serge Reubi

Direction de travaux des étudiants

Sur rendez-vous

Réception des candidats

Sur rendez-vous

Pré-requis

Aucun

Dernière modification : 7 avril 2021 18:36

Type d'UE
Séminaires DR/CR
Disciplines
Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie, Histoire
Page web
-
Langues
français
Mots-clés
Animalité Anthropologie Archives Biologie et société Biopolitique Culture matérielle Environnement Épistémologie Éthique Histoire des sciences et des techniques Musées Patrimoine Vivant
Aires culturelles
Contemporain (anthropologie du, monde) Europe Transnational/transfrontières
Intervenant·e·s
  • Serge Reubi [référent·e]   maître de conférences, Muséum national d'histoire naturelle / Centre Alexandre-Koyré. Histoire des sciences et des techniques (CAK)
  • Mathilde Gallay Keller   doctorante, EHESS / Laboratoire d'anthropologie sociale (LAS)
  • Mélanie Roustan   maîtresse de conférences, Muséum national d'histoire naturelle

Ce séminaire porte sur les « collections vivantes » comprises généralement comme des ensembles inventoriés de spécimens en vie, conservés au sein de musées, de muséums ou d’instituts scientifiques, incluant les collections botaniques, zoologiques, ou microbiologiques. Cependant, certains objets que nous considérons inertes sont « animés » dans différents contextes culturels et invitent à revisiter la notion de vivant qui peut être défini par sa capacité au mouvement, sa dimension relationnelle, sa faculté de reproduction, ou sa prédisposition à la mort ou à la transcender.

La collection répond à un principe d’accumulation selon des critères de sélection, de classement et de valorisation. Au-delà du plaisir, elle vise parfois la production de connaissances et la conservation d’un patrimoine – et leur diffusion. Les « collections vivantes » semblent ainsi, de prime abord, traversées de tensions : leur visée patrimoniale prétend arrêter le temps quand la vie implique la cyclicité ; leur caractère scientifique – et les modèles abstraits inhérents – se heurtent à l’incertitude et à la singularité du vivant ; leur gestion implique de manipuler comme des objets matériels des formes de vie, et parfois des êtres sensibles.

À travers une approche anthropologique, sociologique, historique ou philosophique, le séminaire poursuivra son exploration des questions soulevées lors de la première année : comment ont été et sont constituées et définies les collections vivantes ? Par qui et pour qui ? Comment s’articulent-elles à des paradigmes scientifiques ? Quelles valeurs les sous-tendent ? Nous proposons de continuer nos travaux en s’ouvrant d’une part à la pluralité des conceptions du vivant, en particulier en dehors du paradigme naturaliste, d’autre part à la problématique des collections humaines. Nous nous attèlerons à de nouvelles interrogations transversales. Quels sont les problèmes éthiques posés par la mise en collection du vivant dans toutes ses formes, et comment sont-ils abordés par les professionnels des collections ? Quels sont les rapports interspécifiques qui s’y développent et quelles émotions ou attachements particuliers suscitent-ils du fait qu’il s’agit d’« être sensibles » ou « d’objets animés » ? Comment s’opèrent les circulations d’une collection à l’autre, du vivant à l’inerte (naturalisations, collections ostéologiques…) mais aussi de l’inerte au vivant, lorsque les matières organiques ne cessent de se métamorphoser et ouvrent des pistes de recherche sur le vivant voire sur sa réactivation (des biobanques aux frozen zoos), ou que la diversité des ontologies éclairent d’un jour nouveau des « choses » conservées au musée et « réaniment » ainsi des ancêtres ou des esprits ?

L'actualité du séminaire peut être suivie ici: https://colviv.hypotheses.org/

Séances : 4 et 25 novembre, 16 décembre 2020, 6 et 27 janvier, 10 février 2021.

  • Séminaires de recherche – Savoirs en sociétés-Histoire des sciences, des techniques et des savoirs – M1/S1-M2/S3
    Suivi et validation – semestriel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – Synthèse thématique
Contacts additionnels
-
Informations pratiques

Personne de contact : Serge Reubi

Direction de travaux des étudiants

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Pré-requis

Aucun

  • Autre lieu Paris
    Salle d’entomologie
    Muséum national d'histoire naturelle, Bâtiment d’entomologie, 43 rue Buffon 75005 Paris
    1er semestre / bimensuel (indifférent), mercredi 14:00-17:00
    du 4 novembre 2020 au 10 février 2021

Compte rendu du séminaire « Les collections vivantes au prisme des Sciences humaines et sociales » pour l’année académique 2020-2021

Soutien & équipe organisatrice du séminaire en 2020-2021

Le séminaire a été soutenu par le laboratoire Paloc (MNHN-IRD) et le Centre Alexandre Koyré (EHESS-MNHN). Il a été organisé par Mathilde Gallay-Keller, Doctorante EHESS, LAS-Paloc ; Dominique Juhé-Beaulaton, Directrice de recherche CNRS, CAK ; Serge Reubi, Maître de conférences MNHN, CAK ; Mélanie Roustan, Maître de conférences MNHN, Paloc.

Publics et informations pratiques

Le séminaire était en 2020-2021 ouvert à tous, et ouvert à la validation en tant qu’UE pour les étudiants en M2 Muséologie du MNHN, en tant que module de l’ED227 du MNHN, ainsi qu’en Master de l’EHESS. Il a eu lieu le mercredi de 14h30 à 17h30, les 4 et 25 novembre, 16 décembre 2020, 6 et 27 janvier, 10 février 2021. Il a été fréquenté par une douzaine d’étudiants, des chercheurs et des professionnels des collections.

 

Carnet hypothèse dédié au séminaire, année 2020-21 : https://colviv.hypotheses.org/programme-2020-2021

 

Ce séminaire s’est tenu pour la seconde année consécutive en 2020-2021 (en ligne du fait de la crise sanitaire) et perdure en 2021-2022. Il a pour ambition, au fil de chacune des séances, de faire dialoguer deux chercheurs invités du champ des sciences humaines et sociales sur la thématique des collections vivantes, comprises comme des ensembles inventoriés de spécimens « en vie », conservés au sein de musées, de muséums ou d’instituts scientifiques, telles que les collections botaniques, zoologiques ou microbiologiques.

La collection répond à un principe d’accumulation selon des critères de sélection, de classement et de valorisation. Au-delà de l’agrément, elle vise la production de connaissances et la conservation d’un patrimoine - et leur diffusion. Les « collections vivantes » semblent ainsi, de prime abord, traversées de tensions : leur visée patrimoniale prétend arrêter le temps quand la vie implique la cyclicité ; leur caractère scientifique - et les modèles abstraits inhérents - se heurtent à l’incertitude et à la singularité du vivant ; leur gestion implique de manipuler comme des objets matériels des formes de vie, et parfois des êtres sensibles. Le séminaire est ainsi l’occasion de questionner la notion de collection, dont les apories semblent soulignées par son ambition de s’appliquer à toute chose et jusqu’aux êtres vivants. Il s’attache simultanément à travailler la notion de vivant, qui peut être définie par sa capacité au mouvement, sa dimension relationnelle, sa faculté de reproduction ou sa prédisposition à la mort ou à la transcender, mais se trouve ici interrogée par sa difficulté à être saisie ainsi qu’à la pluralité de ses conceptions : au fil du temps et des paradigmes scientifiques, mais également en fonction des contextes culturels, quand des « choses » considérées comme des objets de collection inertes et inaliénables dans des musées occidentaux sont vues par d’autres comme « animées » voire « habitées » et liées à des territoires.

A travers une approche anthropologique, sociologique, historique ou philosophique, en 2020-2021 le séminaire a poursuivi son exploration des questions soulevées lors de la première année, en 2019-2020 : Comment ont été et sont constituées et définies les collections vivantes ? Par qui et pour qui ? Comment s’articulent-elles à des paradigmes scientifiques ? Quelles valeurs les sous-tendent ? Il a également permis de s’ouvrir à de nouvelles questions, telles que la pluralité des conceptions du vivant, en particulier en dehors du paradigme naturaliste, ou la problématique des collections humaines. Il a été question des différents aspects de la mise en collection du vivant sous toutes ses formes (qu’il s’agisse du traitement des « êtres sensibles » ou des conditions de conservation des restes humains). Le point de vue adopté a été aussi bien celui des enjeux éthiques ou politiques que celui des émotions ou attachements suscités, par la gestion et le soin de ces « objets animés », jusqu’aux relations interspécifiques qu’elles impliquent parfois. Il a aussi été question de comprendre comment s’opèrent les circulations d’une collection à l’autre, les passages du vivant à l’inerte (naturalisations, collections ostéologiques…) ou inversement de l’inerte au vivant - les matières organiques ne cessant de se métamorphoser, voire se « réactiver ».

 

Détail des séances et des interventions des invités

 

Séance 1. Mercredi 4 novembre 2020 - Collections de plantes, visions plurielles : des outils de résistance ?

 

Élise Demeulenaere et Laure Emperaire ont été les invitées de cette première séance de l’année 2020-2021, où il a été question des significations données à la conservation de « collections » de graines, en Europe et en Amazonie, mais encore de la pluralité des usages de ces « collections », et de la tension entre bien commun et appropriation et de la portée politique de la diversité conservée.

 

Élise Demeulanaere (Chargée de recherche, CNRS, Centre Koyré), « Le mouvement pour les semences paysannes en France au prisme des collections vivantes » 

Élise Demeulanaere a revisité au prisme des collections vivantes un terrain de recherche initié il y a quelques années, sur le mouvement émergé en France dans les années 2000, pour la réappropriation paysanne de la biodiversité cultivée. Elle s’est en particulier intéressée au groupe « blé et céréales à paille », majoritairement constitué de paysans-boulangers, fédéré par la création en 2003 du Réseau Semences Paysannes. Les enquêtes menées alors ont exploré ce qui motivait les paysans-boulangers à remettre en culture des variétés anciennes et locales : désir de retrouver des goûts et textures d’autrefois, recherche de variétés aux qualités agronomiques adaptées à la culture à bas intrants, rejet des variétés modernes… Certains d’entre eux avaient sur leur ferme des collections de plus de 100 variétés, dont des échantillons avaient été récupéré chez des anciens ou dans des collections de ressources génétiques. Les enquêtes ont de surcroît fait émerger un contraste entre les agriculteurs qui voulaient conserver le plus fidèlement possible les variétés anciennes (dès lors, considérées comme patrimoniales), et ceux qui se lançaient dans la sélection adaptative à la ferme de nouvelles variétés paysannes. En fait ces deux positions correspondent plus à des idéaux-types qu’à des catégories fixes et étanches. D’abord, de nombreux agriculteurs se sont illustrés par leur trajectoire d’une position vers l’autre : après avoir mis en collection pendant des années un certain nombre de variétés, ils estimaient les « avoir suffisamment dans l’œil » pour commencer à les mélanger et les faire évoluer. Ensuite, la démarche de gestion dynamique pour obtenir de nouvelles variétés paysannes n’est nullement incompatible avec le maintien sur la ferme de collections de variétés anciennes répertoriées, jouant le rôle de « vitrine ». Enfin, la mise en réseau de ces agriculteurs collectionneurs a joué dans l’abandon par certains de leur collection privée, rassurés par la possibilité de retrouver un large éventail variétal chez leurs confrères (Demeulenaere & Bonneuil, 2010, 2011). Les collections jouent dans ces réseaux le rôle d’espace de conservation (réservoir), de vitrine (pour susciter les envies), de mise en variation permettant de s’exercer le regard et se forger une expertise dans l’identification. Dans cet exposé, je mentionnerai également les résultats d’un projet de recherche financé par le BRG et mené avec l’équipe DEAP (Diversité, Evolution, Adaptation des Populations) de l’INRA du Moulon dirigée par Isabelle Goldringer, visant à montrer les complémentarités entre conservation dynamique à la ferme, et conservation statique en collection de ressources génétiques (Demeulenaere et al. 2008). Les analyses génétiques d’échantillons identifiés par le même nom variétal ont montré que la biodiversité cultivée dans les fermes était plus large que celle conservée dans la collection nationale de ressources génétiques Céréales à paille, alors que les échantillons cultivées à la ferme venaient initialement de la collection. Ce résultat a été diversement interprété, comme la capacité des agriculteurs à renouveler la biodiversité, ou au contraire, comme leur incapacité à maintenir un type variétal donné. Cela pose de façon plus large la question : que conserve-t-on dans une collection vivante ?

 

Laure Emperaire (Botaniste, IRD), « Diversité des plantes cultivées en Amazonie, une collection et ses connexions » 

La très riche diversité de plantes cultivées en Amazonie du nord-ouest, le long du Rio Negro, répond à l’idée de collection vivante. Ces plantes avec en particulier les maniocs, sont des entités qui ont leurs propres règles de sociabilité, entre elles et avec les humains. Boutures, semences, plantules sont aussi des biens mobiles qui circulent dans toute la région et font de cette collection un bien sans cesse recomposé à l’échelle domestique. Le nom est un attribut fondamental de la plante cultivée qui permet de suivre sa trajectoire spatiale et temporelle. Certaines de ces variétés se retrouvent dans les mythes d’origine des plantes cultivées, ce qui leur octroie une certaine légitimité par rapport à des variétés considérées comme introduites. Mais la notion de collection se retrouve-t-elle pour autant dans ces narratives mythiques, et à quelle échelle ? A l’opposé, la conservation des ressources phytogénétiques dans les institutions atomise l’unité de ces collections et lui donne une nouvelle identité mais repose sur la constitution d’une collection autre au contenu cumulatif. L’importance de la notion de collection sera ainsi explorée dans le contexte du Rio Negro et sera mise en perspective avec la gestion de la diversité dans d’autres groupes comme les Wajãpi dans le nord de l’Amazonie (travaux de J. Cabral de Oliveira) et des Guarani du sud du Brésil (travaux de A. Felipim) ainsi qu’avec la conservation ex situ.

 

Séance 2. Mercredi 25/11/2019. Vivant pour qui ? Choses animées et objets habités

 

Cette deuxième séance a mis en discussion les différentes notions de la vie et du vivant, des biographies d’objets de vivants à morts (et retour), des frontières du vivant en fonction des contextes et des actions, autour de trois interventions. 

 

Perig Pitrou (Anthropologue, CNRS), Autour de la « vie » et du « vivant »

Depuis ses origines, l’anthropologie n’a cessé d’aborder la question de la vie à partir de diverses perspectives et, depuis quelques décennies, se sont développées des approches dans des domaines très divers  (STS, biopolitique, cognition,  phénoménologie, sémiologie, etc.). Après avoir donné un rapide aperçu de ces travaux, cette présentation montrera comment un anthropologie de la vie comparatiste peut se développer en mobilisant les concepts et les méthodes de l’anthropologie des techniques.

 

Brigitte Derlon (Anthropologue, EHESS), « L’objet, du rituel au musée : de la présence surnaturelle au cadavre privé de sépulture ? »

Dans leur vie antérieure, certaines pièces des collections ethnographiques furent soumises à des rites d’animation qui les transformèrent en présences en les dotant de signes de vie ou de conscience. Afin de restituer le point de vue de leurs concepteurs, on pourrait être tentés d’étendre à leur propos la notion de « collection vivante ». Dans bien des cas ce serait pourtant une erreur, car non seulement la vie des objets de culte est souvent éphémère et conditionnée par la répétition d’actes rituels, mais la destruction de ces objets est parfois programmée à l’issue des cérémonies. C’était précisément le cas des effigies mélanésiennes (les malanggan de Nouvelle-Irlande, en Papouasie-Nouvelle-Guinée) dont il sera question dans cette communication. Les rituels funéraires opéraient la mise au monde puis la mise à mort de ces sculptures élaborées dont la durée de vie n’excédait jamais trois jours. Du point de vue des Mélanésiens, leurs collections muséales pourraient s’apparenter à des collectifs de cadavres privés de sépulture à cause de collectes qui les ont arrachées à leur destin rituel.

 

Pascale de Robert (Anthropologue, IRD), « La mort dans l’âme. Entre village et musée, les trajectoires, transformations et transmutations de quelques objets de collections amazoniennes »

Pour poser la question du vivant des choses, on cherchera à suivre les trajectoires et retournements de quelques pièces choisies de collections amérindiennes : une coiffe de plumes, une hotte de portage, un collier de nacre, un labret de quartz… Depuis leur fabrication/naissance et manipulation au village jusqu’à leur conservation ou mise en scène au musée, et retour, chacune d’entre elles ne peut-elle pas être rapportée à des manières singulières et différentes d’être vivant, ou mort ? La réflexion se base sur une ethnographie des collections muséales menée en collaboration avec des amérindiens mebengokre-kayapo, en choisissant d’insister sur les divergences et convergences dans les manières de rencontrer les objets, de les raconter, d’en prendre soin, de les assembler, de les écouter, de s’inquiéter des ruptures de transmission ou de la disparition de leur matérialité.

 

Séance 3. 16/12/2019. Donner l’illusion ? Matières vivantes, matériaux inertes et expressions de la vie

 

Au cours de cette troisième séance, ont été mis en discussion les liens entre arts et sciences, les collections naturalisées, la conservation des matériaux vivants ou issus du vivant, les techniques de recréation du vivant ainsi que des questions d’authenticité appliquées aux collections vivantes (illusion, artificiel, facticité…).

 

Lucienne Strivay (Anthropologue, Université de Liège), « Collections, connexions… »

Entre la décision, en 1793, de transformer le Cabinet Royal d’Histoire Naturelle en Muséum National d’Histoire Naturelle, et nos jours, le rapport au vivant s’est profondément transformé comme se sont transformées les règles de traitement par la taxidermie et les formes d’exposition. Les chemins de l’illusion en taxidermie passent par la multiplication des ressources matérielles mais surtout par le choix et la pose des yeux, la non-tension de la peau, le choix de la posture qui va susciter l’émotion et, enfin, l’option du mouvement. Ce sont tous ces facteurs qui vont réaliser au total la transmission d’êtres habités porteurs de connaissances mais aussi de messages. Les collections ouvrent des toiles de connexions. Celles-ci s’envolent à partir de la préparation des effets de présence, se déploient au départ du témoignage des animaux définitivement disparus, prennent appui sur la perspective historique que peut livrer le rapprochement d’une pièce ancienne plus ou moins erronée et d’une re-présentation récente exacte plus ou moins artificielle. Mais sans doute, l’alliance la plus actuelle, celle qui prend toute la mesure des bouleversements de frontières, réside-t-elle dans l’appel à la co-présence des sciences et des arts en un même lieu d’exposition.

 

Florence Tessier (Archiviste-paléographe, conservatrice de la Bibliothèque de botanique du MNHN), « Du « jardin artificiel » aux modèles botaniques : l’artifice dans les collections botaniques »

D’abord conçus comme des substituts ou des compléments aux jardins botaniques, les herbiers, d’abord appelés « hortus siccus », sont devenus des outils essentiels du botaniste, dont les fonctions ont évolué avec la botanique elle-même. Substituts du vivant, demandant généralement peu d’intervention pour leur conservation, les herbiers de plantes sèches ont pourtant des limites, surtout lorsqu’ils sont utilisés comme supports d’enseignement ou d’éducation du public. Paradoxalement, une des solutions utilisées pour pallier leur manque de vie, c’est l’artificialité du modèle botanique. Des collections de fruits, champignons, fleurs et plantes artificielles, dans une large gamme de matériaux, et avec des fonctions sémiologiques variées ont été produites et utilisées de diverses façons du 18e au 20e siècle. 

 

Séance 4. 6/01/2021. Attachements et émotions : « être sensibles » et relations interspécifiques 

 

Cette séance a permis d’explorer différentes relations interspécifiques dans le cadre des collections vivantes, les formes d’attachements, la présence et l’influence des émotions, ainsi que les liens qui se créent entre collectionneurs et « objets/sujets » de collection.

 

Annabelle Vallard (anthropologue, CNRS), « Ethnographie des rapports interspécifiques dans l’élevage des vers à soie »

La soie est connue comme la « reine des fibres » du fait de son incroyable finesse et de son chatoiement. Ces qualités sont le résultat de millénaires de croisements, d’hybridations et de sélections du Bombyx mori L dont témoignent diverses collections entomologiques, génétiques, biologiques et artefactuelles. Cet insecte est non seulement dépendant de l’humanité pour sa survie, mais a été totalement façonné par elle. Saisi de longue date par l’industrie séricicole, il s’est progressivement diffusé à travers le monde le long de filières commerciales de grande ampleur. Comment ce fileur silencieux, à la merci de la main humaine, impose-t-il ses modes d’existence et de présence à celles et ceux qui en prennent en soin ? Entrent-ils en relations via leurs habiletés respectives à produire et à être sensibles à une certaine douceur, tendreté, placidité, tranquillité ? 

 

Audrey Maille (primatologue, CNRS, Laboratoire d’éco-anthropologie MNHN-Paris 7), « Étudier le comportement des primates dans les zoos : quand les émotions s’en mêlent… »

Parmi les missions morales et réglementaires des parcs zoologiques, la mission de recherche scientifique demeure encore relativement marginalisée puisque force est de constater que peu de zoos accueillent des chercheurs en leur sein. En adhérent aux associations de parcs zoologiques, les zoos s’engagent pourtant à donner aux scientifiques accès à leurs collections animales vivantes, avec pour objectif de mieux comprendre la biologie de ces espèces. La rareté des recherches en zoos semble s’expliquer par diverses limitations inhérentes à la captivité animale. En effet, nombre de chercheurs considèrent que l’artificialisation des comportements des animaux ou les interférences liées à la présence constante des humains dans l’environnement des animaux sont susceptibles de nuire à la pertinence et à la qualité des données scientifiques. Mais cette désaffection des chercheurs ne pourrait-elle pas également découler d’un inconfort ressenti face à ces animaux captifs auquel il est bien difficile de ne pas s’attacher ? Durant cette communication, Audrey Maille s’est appuyée sur diverses observations qu’elle a réalisé sur le comportement des primates - singes, grands singes et lémuriens - pour discuter de ce compromis difficile entre rigueur scientifique et ressentis émotionnels, compromis auquel est confronté tout chercheur qui étudie le comportement des animaux, en particulier lorsque ces animaux sont confinés dans des enclos et cernés quotidiennement par des primates humains fort peu discrets. En guise de perspective, elle a discuté l’importance de recourir à des approches mêlant sciences biologiques et sciences sociales pour mener des recherches sur les interactions entre les humains et les autres animaux dans le contexte des zoos.

 

Séance 5. 27/01/202. Humains et microbes. Enjeux des collections de micro-organismes prélevés sur l’humain

 

Les collections de microbes peuvent-elles être un élément de réponse face aux maladies humaines, mais aussi face à la crise de la perte de la diversité ? Cette séance a relaté quelques tentatives de gestion mondialisée des micro-organismes par le biais de collections, qu’il s’agisse de collections de microbes pathogènes pour l’humain, ou au contraire de collections de micro-organismes ayant un rôle bénéfique sur la santé humaine. Ces collections invitent-t-elles à remettre en cause nos représentations du corps humain, de la santé, de l’environnement, ainsi que nos relations aux micro-organismes ? La prétention à l’universel de ces collections est-elle soutenable ? La séance a permis d’historiciser les relations des humains aux microbes, en montrant l’évolution des raisons de créer des collections de microbes au 20ème et au 21ème siècle.

 

Alexis Zimmer (Maître de conférences en Histoire et politique de la santé et de l'environnement aux 19e et 20e siècles, Université de Strasbourg, DHVS), « À la recherche des microbiotes perdus. Collecter, cultiver et conserver une biodiversité « en danger» »

Les recherches actuelles sur le microbiome humain — le génome des populations microbiennes résidant dans notre corps, mais plus largement l’écosystème complexe de ces micro-organismes, également appelé microbiote — révèlent une catastrophe négligée : de nombreuses créatures microbiennes et parasitaires avec lesquelles les organismes humains entretenaient des relations symbiotiques ont disparu ou sont en passe de disparaitre. En d’autres termes, la crise écologique, l’effondrement de la biodiversité qui caractérise notre époque, serait également à l’œuvre dans nos corps. En même temps, depuis 2013, les collectes et les analyses de microbiotes de populations de « chasseurs-cueilleurs » se sont multipliées. Ces recherches attestent d’une plus grande richesse et variété des microbiotes intestinaux dans ces communautés, par rapport à ceux des populations occidentales et urbaines. Ces recherches font l’hypothèse que cette richesse et cette variété expliquent la moindre fréquence des maladies « chroniques » qui affectent ces populations. Cependant, selon certaines estimations, d’ici 2050, plus de deux milliards et demi de personnes auront quitté leur mode de vie dit « traditionnel » pour rejoindre les modes de vie urbains. Face à cette situation, et « tant qu’il est encore temps », des chercheurs du MIT ont lancé une vaste campagne de collecte et de conservation de microbiotes intestinaux auprès de populations supposées relativement indemnes des modes de vie occidentaux : le Global Microbiome Conservancy. 

L’enjeu n’est autre que de construire, sur le modèle de la réserve mondiale de semences du Svalbard en Norvège, une banque de souches microbiennes qui « représente la collection la plus complète de bactéries intestinales humaines au monde ; sert de ressource unique et sur le long terme pour la recherche sur le microbiome ; préserve l’héritage d’exception de groupes indigènes dont les modes de vie traditionnels sont mis en danger par la globalisation et le changement climatique ». À partir d’entretiens et d’analyses de la littérature scientifique, notre présentation cherche à interroger ce sauvetage d’échantillons biologiques de populations censées disparaître au profit de celles censées demeurer. Il s’agira notamment de questionner l’articulation de ces pratiques de conservation aux environnements plus larges et aux histoires dans lesquels les microbiotes et les populations rencontrées sont plongés.

 

Frédéric Vagneron (Maître de conférences en Histoire de la médecine et de la santé, Université de Strasbourg, DHVS), « Le monde perdu de Paul Hauduroy. Heurs et malheurs de la collection internationale lausannoise de types microbiens (1944-1970) »

Créée en 1944, à Lausanne à l'initiative du bactériologiste Paul Hauduroy, la collection de types microbiens a connu un succès aussi bref qu'éphémère. Établie bien avant même la création de la Fédération mondiale des collections de cultures (WFCC), elle a été parrainée par l'Académie suisse des sciences médicales, l'UNESCO et l'Union internationale des sociétés de microbiologie, puis par l'OMS. Au milieu des années 60, la collection suisse est devenue le "Centre international d'information et de distribution des cultures types". Pour encourager la recherche médicale, améliorer et harmoniser la taxonomie bactérienne, ou fournir des souches pour des interventions de santé publique, le projet a cherché à lyophiliser autant de micro-organismes pathogènes pour l'homme que possible. Cinquante ans plus tard, la mémoire du Centre a presque disparu. La collection, qui compte plusieurs milliers de souches et de feuilles de carton, a été dispersée ou détruite. À partir des archives des acteurs de ce projet pionnier, cette présentation a éclairé d'abord les temporalités de ce projet (celle des organismes biologiques, des porteurs du projet, des pratiques scientifiques), puis les infrastructures scientifiques, techniques et humaines qui ont permis cet échange international d'organismes et régi sa courte durée de vie. Comme d'autres projets de collecte menés simultanément (Landecker 2007 ; Radin 2017), la collection de Lausanne a permis de s'interroger sur le statut historique des bioarchives accumulées pendant la Guerre froide et sur les fragiles intérêts internationaux qu'elles portent, sur les conditions scientifiques, matérielles et politiques des pratiques de collecte et de conservation, et dans le cas de Lausanne, sur leur possible disparition.

 

Séance 6. 10/02/202. Collections humaines : collectes et restitutions

 

Hilke Thode-Arora (Ethnologue, State Museum for Ethnology in Munich), The Hagenbeck Ethnic Shows – Recruitment, Organization, Academic and popular Reception – and Indigenous Agency”

The Hamburg-based German dealer in wild animals, menagerie and zoo founder Carl Hagenbeck (1844-1913) was one of the most successful European promoters of ethnic shows (a term more neutral and in my opinion preferable to the catchy “zoos humains“): spectacles of (mostly) non-European people, presenting what were considered “typical“ traits of their cultures for paying audiences. It was especially the Hagenbeck shows which went on tour all over Europe, and gave regular guest performances in the Jardin d’Acclimatation in Paris, for example. They reached audiences running into millions, and although “just” a form of entertainment business should not be underestimated in their influence in perpetuating stereotypes of non-European people. This paper is based on archival material but also primary sources such as several thousand letters and diaries of impresarios as well as indigenous participants, newspaper articles and descendants’ oral history. It reconstructs the recruitment, organization, academic and popular reception of the Hagenbeck shows. As far as the sources allow, special attention is paid to the indigenous agency which sometimes had a considerable and often underestimated part in these shows. 

 

Klara Boyer-Rossol (Historienne, post-doctorante au Labex Hastec, EPHE, IMAF), « Histoire de la collection de crânes de Madagascar du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris. XIXe-XXe siècles »

Cette communication a porté sur l’histoire de la collection de crânes de Madagascar du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris (MNHN). Cette collection anthropologique (qui comprend diverses sous-collections) rassemble près de 400 crânes et autres restes humains (mandibules, ossements, squelettes) collectés entre les années 1830 et 1950 à Madagascar. Il faut replacer le prélèvement des restes humains dans le cadre plus général de collecte des spécimens de collection d’histoire naturelle à Madagascar. Les collecteurs (explorateurs-naturalistes, médecins de la marine, administrateurs coloniaux etc) rassemblaient divers spécimens (zoologiques, botaniques, anthropologiques etc), parfois envoyés dans des mêmes caisses. On relève toutefois une augmentation de certains spécimens à certaines périodes, par exemple les crânes humains lors des guerres franco-malgaches et de la conquête coloniale de Madagascar durant les années 1880 et 1890. Au tournant du XXe siècle, un vaste réseau de collecte de spécimens d’histoire naturelle – y compris des crânes humains- s’est organisé à Madagascar « par le haut », à travers une collaboration entre les autorités coloniales françaises et la direction du Muséum à Paris. Des séries de crânes ont été entre autres utilisées, notamment par le biais de mesures anthropométriques, pour établir une classification des races à Madagascar. Afin de reconstituer l’histoire de la collection de crânes de Madagascar du MNHN au XIXe et XXe siècles, Klara Boyer-Rossol s’est appuyé sur un croisement d’archives muséales (MNHN, SAP, AN, MH) et d’archives coloniales (ANOM, Archives de Vincennes). Sa démarche a consisté à reconstituer le contexte de collecte et à retracer les trajectoires de crânes du lieu de prélèvement à Madagascar à leur entrée dans des collections du Muséum à Paris, et à rendre compte également de leur transfert éventuel au gré des déplacements de collections au XXe siècle. Elle a analysé l’évolution des usages scientifiques et muséographiques de ces collections anthropologiques aux XIXe et XXe siècles. Enfin, elle a identifié, quand cela est possible, certains spécimens. La quasi-totalité des crânes de la collection Madagascar du MNHN a été classée de manière anonyme, sans que l’identité des personnes ne soit associée à leurs restes humains. L’identification des crânes apparaît comme un défi scientifique, qui se situe à la croisée de l’histoire, de l’anthropologie et de la génétique.

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