UE114 - Anthropologie de la santé publique


Lieu et planning


  • Autre lieu Paris
    Amphithéâtre Marguerite de Navarre
    Collège de France, 11 place Marcelin-Berthelot 75005 Paris
    2nd semestre / hebdomadaire, mercredi 10:00-13:00
    du 14 avril 2021 au 16 juin 2021


Description


Dernière modification : 8 avril 2021 15:28

Type d'UE
Séminaires DE/MC
Domaine
-
Disciplines
Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie, Sociologie
Page web
https://www.college-de-france.fr/site/didier-fassin/index.htm 
Langues
français
Mots-clés
Action publique Anthropologie sociale Biopolitique État et politiques publiques Ethnographie Inégalités Médecine Migration(s) Prisons Santé
Aires culturelles
Afrique Amérique du Nord France
Intervenant·e·s
  • Didier Fassin [référent·e]   directeur d'études, EHESS - professeur, Institute for Advanced Study, USA / Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS)

La pandémie de coronavirus a fait découvrir l'importance cruciale de la santé publique dans le monde contemporain. De ce gouvernement de la vie, on explorera une série de facettes qui en éclaireront les enjeux politiques et moraux. L'histoire du saturnisme infantile ouvrira le cours et servira de fil conducteur des différents thèmes: naissance de la santé publique, vérité du chiffre, frontières épistémiques, thèses conspirationnistes, crises éthiques, exils précaires, épreuves carcérales. La dernière séance sera consacrée à une relecture de ces thèmes à la lumière de la pandémie de coronavirus. Réalisé au Collège de France, l'enseignement se composera de huit leçons et de huit séminaires, ces derniers bénéficiant de la présence d'invités acteurs ou observateurs de la santé publique. Il se conclura par un colloque intitulé Politiques de la vie : Crises et critique.

La santé publique est un domaine de l’action publique qui nous est devenu familier à travers les politiques de veille sanitaire des infections et de sécurité sanitaire des aliments, les programmes de dépistage et de prévention des maladies, les calendriers vaccinaux et la médecine scolaire. Elle est aussi une discipline qui fait appel aux savoirs de l’épidémiologie, de la biologie, de l’économie, de la gestion, du droit, de la science politique, et parfois de la sociologie et de l’anthropologie, qui a son enseignement universitaire, ses écoles spécialisées, ses revues scientifiques, ses ouvrages de référence. On n’imagine guère aujourd’hui, dans le monde, un gouvernement qui ne ferait pas de la santé publique une de ses préoccupations majeures ou une faculté de médecine où elle n’aurait pas sa place. 

Mais elle n’a pas toujours existé. On peut en faire l’histoire, et même la généalogie. En effet, bien qu’il soit possible d’en retracer des précédents jusque dans l’empire romain, avant notre ère, ou encore dans l’empire inca, avant la colonisation espagnole, on fait souvent remonter son essor à la réponse apportée aux épidémies de peste à la fin du Moyen Âge, avec la création de comités sanitaires visant à prévenir l’extension de la maladie et progressivement dotés de prérogatives de plus en plus larges, notamment en Italie du nord, et surtout, à partir de la fin du dix-huitième siècle, à la naissance d’un savoir propre, avec l’hygiène publique, la statistique morale et l’arithmétique politique, et d’une organisation spécifique, d’abord locale, puis nationale, et enfin internationale. Ce serait toutefois une erreur de considérer cette généalogie définitivement établie et cette histoire parfaitement linéaire. Il est des embranchements multiples qui font se côtoyer des pratiques déjà anciennes et d’autres faisant appel aux technologies les plus sophistiquées : des centres municipaux de santé aux Centers for Disease Control, il y a beaucoup de demeures dans la maison de la santé publique.

Le point commun de toutes ces pratiques ou de toutes ces demeures est qu’elles constituent un gouvernement de la vie, c’est-à-dire un mode d’intervention sur des populations ou sur des individus en tant qu’ils appartiennent à une population, avec pour objectif principal de promouvoir tout ce qui peut assurer une prolongation ou une amélioration de l’existence physique et, par extension, psychique. Mais ce qui prolonge ou améliore l’existence va bien au-delà du domaine de la médecine curative et même préventive. La santé publique, en tant que gouvernement de la vie, est sans cesse confrontée aux limites de ses compétences et de ses prérogatives. Ainsi est-elle en permanence en redéfinition.

En quoi l’anthropologie peut-elle alors contribuer à une meilleure compréhension de ses enjeux, et notamment de ses enjeux politiques et moraux ? Porteuse d’un autre regard, elle autorise d’autres perspectives. Dire la santé publique autrement, tel est le projet de l'enseignement. Il s’agit notamment de montrer qu’elle peut être comprise, d’une part, comme une construction sociale, par laquelle certains problèmes sont constitués comme tels à travers un appareil statistique et traités précisément en fonction de la manière dont ils sont délimités et interprétés, et d’autre part, comme une production sociale, par laquelle un état donné de la société, et notamment des rapports de pouvoir et de richesse, des choix de priorités et de méthodes en matière de politiques, se traduit par une certain manifestation et une certaine distribution de ces problèmes. 

Penser la santé publique autrement implique aussi de prêter attention à ses points aveugles, ses faces cachées, voire ses domaines controversés. Ainsi, les frontières épistémiques sont-elles le lieu de confrontations entre l’expérience des malades et l’expertise des médecins, dans le cas de la maladie de Lyme ou le syndrome de la guerre du Golfe. Ainsi les thèses complotistes dévoilent-elles des blessures profondes d’une société, comme on l’a vu avec les tensions raciales et postcoloniales autour du sida. Ainsi encore, les crises éthiques surgissent-elles notamment lorsque des logiques mercantiles prennent le pas sur le bien commun, par exemple avec les scandales de l’industrie pharmaceutique. Mais la santé publique se donne aussi à voir avec une particulière acuité à ses marges, qui sont en particulier celles des populations reléguées, notamment des exilés et des prisonniers. 


Master


  • Séminaires de recherche – Ethnologie et anthropologie sociale – M1/S2-M2/S4
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Savoirs en sociétés-Santé, médecine et questions sociales – M1/S2-M2/S4
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Sciences sociales-Pratiques de l'interdisciplinarité en sciences sociales – M1/S2-M2/S4
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Sociologie – M1/S2-M2/S4
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture

Renseignements


Contacts additionnels
mbishop@ias.edu
Informations pratiques

personne à contacter : Munirah Bishop par courriel. 

Direction de travaux des étudiants

sur rendez-vous.

Réception des candidats

sur rendez-vous.

Pré-requis

aucun.


Compte rendu


Le séminaire a été donné dans le cadre d’une chaire annuelle de santé publique au Collège de France. La survenue de la pandémie de covid a conduit à répartir les leçons sur deux ans.

La leçon inaugurale, intitulée « L’inégalité des vies » a proposé une généalogie de la découverte des disparités des espérances de vie, une sociologie permettant de les interpréter en associant catégories socioéconomiques, minorités ethnoraciales et genre, enfin une anthropologie visant à dépasser cette approche quantifiée pour prendre en compte la dimension qualifiée de l’inégalité des vies. Les huit leçons délivrées l’année suivante avaient pour contexte l’événement sans précédent dans la période contemporaine qu’ont été la pandémie et les réponses qui lui ont été apportées sur tous les continents. Comment, dans ce contexte, saisir cet objet – la santé publique – qui mobilisait presque toute l’attention des médias, des politiques et des citoyens ? Un choix paradoxal a été fait de partir d’une scène ordinaire et méconnue, pour, au fil des leçons, en décliner les différentes dimensions et, finalement, montrer comment chacune d’elles éclaire autrement la pandémie de covid. 

Cette scène, c’est la naissance, en France, à la fin des années 1980, de l’épidémie de saturnisme infantile, c’est-à-dire d’intoxication au plomb chez l’enfant, qui affecte principalement les familles pauvres d’origine africaine. Trait d’union des leçons, l’enquête permet d’explorer des aspects, plus ou moins insolites mais pourtant essentiels, de la santé publique sur trois continents. La « vérité du chiffre » invite à réfléchir sur la manière dont le travail de quantification prétend représenter les faits sociaux et sanitaires. Les « frontières épistémiques » interrogent la confrontation de conceptions profanes et savantes de la maladie adossées à des légitimités concurrentes. Les « thèses conspirationnistes » révèlent des réactions de défiance à l’égard des savoirs autorisés et des pouvoirs officiels. Les « crises éthiques » dévoilent des mécanismes de violation des droits et de détournement des communs au bénéfice d’intérêts privés. Quant aux études portant sur les « exils précaires » et les « épreuves carcérales », elles permettent d’appréhender, à travers deux catégories, les migrants et les prisonniers, devenues centrales pour penser les sociétés contemporaines, la généalogie et la sociologie de l’administration de populations soumises à des formes diverses de surveillance et de répression de la part de l’État. Le parcours s’est clôt par un examen de la pandémie de covid à la lumière des dimensions étudiées lors des leçons précédentes, en soulignant la contradiction entre une extrême valorisation de la vie et une mise en évidence de l’inégalité des vies. 

Un colloque, intitulé « Vies invisibles, morts indicibles », a conclu l’enseignement. Que dit d’une société la manière dont on traite les vies, certaines vies, vies de travailleurs, vies d’exilés, vies de prisonniers, vies rendues vulnérables, inégales ? Et que révèle de ses valeurs la façon dont meurent certains de ces travailleurs, de ces exilés ou de ces prisonniers, dont on les laisse mourir ou dont on les expose à la mort, dont on détourne les yeux de leur condition ou dont se mobilise pour les protéger ? Au fond, qu’est-ce que l’économie morale de la vie et de la mort dans le monde contemporain ? Telles étaient les questions posées autour de trois thèmes : le travail, avec Judith Rainhorn, historienne, professeure à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et Pascal Marichalar, historien, chargé de recherche au CNRS ; l’exil, avec Anne-Claire Defossez, sociologue, chercheuse à l’Institute for Advanced Study de Princeton, et Carolina Kobelinsky, anthropologue, chargée de recherche au CNRS ; la prison, avec Yasmine Bouagga, sociologue et politiste, chargée de recherche au CNRS, et moi-même. La journée a été conclue par Marielle Macé, directrice d’études à l’EHESS. 

Publications
  • Death of a Traveller. A Counter Investigation (traduction de Rachel Gomme), Cambridge, Polity, 2021, 130 p.
  • Les Mondes de la santé publique. Excursions anthropologiques. Cours au Collège de France 2021, Paris, Seuil, 2021.
  • De l’inégalité des vies, Paris, Fayard-Collège de France, 2020.
  • Avec Frédéric Debomy et Jake Raynal, La Force de l’ordre. Enquête ethno-graphique, Paris, Delcourt-Seuil, 2020, 104 p.
  • Avec Veena Das, Words and Worlds. A Lexicon for Dark Times, Durham, Duke University Press, 2021, 319 p.
  • Avec Nicola Di Cosmo et Clémence Pinaud, Rebel Economies. Warlords, Insurgents, Humanitarians, Lanham, Rowman & Littlefield, 2021, 290 p.
  • Deepening Divides. How Physical Borders and Social Boundaries Delineates our World, Londres, Pluto Press, 2020, 256 p.
  • «La “santé des migrants” : Notes pour une généalogie», La Santé en action, dossier Migrants en situation de vulnérabilité et santé, 2021, 455, p. 6-10.
  • «Hazardous Confinement During the Covid Pandemic: The Fate of Migrants Detained Yet Nondeportable», Journal of Human Rights, 2020, 19 (5), p. 621-623.
  • «Une épreuve démocratique : Exception sanitaire et condition carcérale», Esprit, octobre, 2020, 468, p. 85-88.
  • «Moment punitif et condition carcérale», Socio, novembre, 2020, p. 63-72.
  • «Are the Two Approaches to Moral Economy Irreconcilable?», Humanity, 2020, 11 (2), p. 217-221.
  • « La science économique peut trouver ses limites par défaut de critique épistémologique et par manque d’échanges scientifique», Le Monde, 12 juillet 2021.
  • Avec François Héran et Alfred Spira, «La solidarité avec les exilés n’est pas un crime !», Le Monde, 25 mai 2021.
  • Avec Francesca Mannocchi, «Non basta salvare vite», L’Espresso, 16 mai 2021.
  • «Are Woke Academics a Threat to the French Republic ?», The Guardian, 12 mars 2021.
  • «Un vent de réaction souffle sur la vie intellectuelle», AOC. Analyse-Opinion-Critique, 23 février 2021.
  • Avec Alfred Spira, «À la frontière franco-italienne, l’État commet des violations quotidiennes des droits humains», Le Monde, 28 janvier 2021.
  • «Ce que les suicides en prison veulent dire», Diasporiques, 2021, 53, p. 26-31.
  • «La société jouit du châtiment par délégation», CQFD. Mensuel de critique et d’expérimentation sociales, 195, février 2021.
  • «L’écho transatlantique des violences policières», L’Obs, 7 juin 2020.
  • «Avec le coronavirus, notre vision du monde s’est rétrécie comme jamais», Le Monde, 26 mai 2020.
  • «Du coronavirus en Amérique», AOC. Analyse-Opinion-Critique, 19 mars 2020.
  • «L’inégalité des vies en temps d’épidémie», Libération, 18 mars 2020.
  • «Nommer la violence d’État», Libération, 28 janvier 2020.
  • «Vivre autrement», AOC. Analyse-Opinion-Critique, 28 janvier 2020.
  • «L’inégalité la plus profonde est celle devant la vie même», Le Monde, 11 janvier 2020.
  • Avec Nicola Di Cosmo et Clémence Pinaud, «Revisiting Non-State War Economies», dans Rebel Economies. Warlords, Insurgents and Humanitarians, sous la dir. de Nicola Di Cosmo, Didier Fassin et Clémence Pinaud, Lanham, Rowman &Littlefield, 2021, p. 1-15.
  • «What Are Non-State War Economies? Prefatory Remarks», dans Rebel Economies. Warlords, Insurgents and Humanitarians, op. cit., p. 19-34.
  • Avec Veena Das, «From Words to Worlds. Introduction», dans Words and Worlds. A Lexicon for Dark Times, sous la dir. de Veena Das et Didier Fassin,  Durham, Duke University Press, 2021, p. 1-18.
  • «Crisis», dans Words and Worlds. A Lexicon for Dark Times, op. cit., p. 261-276.
  • «Hantologie de la tuberculose», dans Spectres de la tuberculose. Une maladie du passé au temps présent, sous la dir. de Janina Kehr, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2021.
  • «Critique of Punitive Reason», dans Oxford Handbook of Law and Anthropology, sous la dir. de Marie-Claire Foblets, Mark Goodale, Maria Sapignoli et Olaf Zenker, Oxford, Oxford University Press, 2020, 10.1093/oxfordhb/9780198840534.013.48.
  • «Moral Economy: A Critical Reappraisal», dans Debating Critical Theory. Engagements with Axel Honneth, sous la dir. de Julia Christ, Kristina Lepold, Daniel Loick et Titus Stahl, Lanham, Rowman & Littlefield, 2020, p. 67-82.
  • «La valeur des vies. Éthique de la crise sanitaire», dans Par Ici la sortie. Cahiers éphémères et irréguliers pour saisir ce qui nous arrive et imaginer les mondes de demain, Paris, Seuil, 2020, p. 3-10.
  • «À l’épreuve de la pandémie. Postface», dans Punir. Une passion contemporaine, sous la dir. de Didier Fassin, Paris, Seuil, 2020, p. 149-161.
  • «The Political Geography and Moral Economy of Asylum. Postface», dans Displacement, sous la dir. de Silvia Pasquetti et Romola Sanyal, Manchester: Manchester University Press, 2020.
  • «Après avoir souffert, il faut souffrir encore. Préface», dans Souffrance en prison, sous la dir. de Franck Violet, Paris, L’Harmattan, 2020.

Dernière modification : 8 avril 2021 15:28

Type d'UE
Séminaires DE/MC
Domaine
-
Disciplines
Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie, Sociologie
Page web
https://www.college-de-france.fr/site/didier-fassin/index.htm 
Langues
français
Mots-clés
Action publique Anthropologie sociale Biopolitique État et politiques publiques Ethnographie Inégalités Médecine Migration(s) Prisons Santé
Aires culturelles
Afrique Amérique du Nord France
Intervenant·e·s
  • Didier Fassin [référent·e]   directeur d'études, EHESS - professeur, Institute for Advanced Study, USA / Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS)

La pandémie de coronavirus a fait découvrir l'importance cruciale de la santé publique dans le monde contemporain. De ce gouvernement de la vie, on explorera une série de facettes qui en éclaireront les enjeux politiques et moraux. L'histoire du saturnisme infantile ouvrira le cours et servira de fil conducteur des différents thèmes: naissance de la santé publique, vérité du chiffre, frontières épistémiques, thèses conspirationnistes, crises éthiques, exils précaires, épreuves carcérales. La dernière séance sera consacrée à une relecture de ces thèmes à la lumière de la pandémie de coronavirus. Réalisé au Collège de France, l'enseignement se composera de huit leçons et de huit séminaires, ces derniers bénéficiant de la présence d'invités acteurs ou observateurs de la santé publique. Il se conclura par un colloque intitulé Politiques de la vie : Crises et critique.

La santé publique est un domaine de l’action publique qui nous est devenu familier à travers les politiques de veille sanitaire des infections et de sécurité sanitaire des aliments, les programmes de dépistage et de prévention des maladies, les calendriers vaccinaux et la médecine scolaire. Elle est aussi une discipline qui fait appel aux savoirs de l’épidémiologie, de la biologie, de l’économie, de la gestion, du droit, de la science politique, et parfois de la sociologie et de l’anthropologie, qui a son enseignement universitaire, ses écoles spécialisées, ses revues scientifiques, ses ouvrages de référence. On n’imagine guère aujourd’hui, dans le monde, un gouvernement qui ne ferait pas de la santé publique une de ses préoccupations majeures ou une faculté de médecine où elle n’aurait pas sa place. 

Mais elle n’a pas toujours existé. On peut en faire l’histoire, et même la généalogie. En effet, bien qu’il soit possible d’en retracer des précédents jusque dans l’empire romain, avant notre ère, ou encore dans l’empire inca, avant la colonisation espagnole, on fait souvent remonter son essor à la réponse apportée aux épidémies de peste à la fin du Moyen Âge, avec la création de comités sanitaires visant à prévenir l’extension de la maladie et progressivement dotés de prérogatives de plus en plus larges, notamment en Italie du nord, et surtout, à partir de la fin du dix-huitième siècle, à la naissance d’un savoir propre, avec l’hygiène publique, la statistique morale et l’arithmétique politique, et d’une organisation spécifique, d’abord locale, puis nationale, et enfin internationale. Ce serait toutefois une erreur de considérer cette généalogie définitivement établie et cette histoire parfaitement linéaire. Il est des embranchements multiples qui font se côtoyer des pratiques déjà anciennes et d’autres faisant appel aux technologies les plus sophistiquées : des centres municipaux de santé aux Centers for Disease Control, il y a beaucoup de demeures dans la maison de la santé publique.

Le point commun de toutes ces pratiques ou de toutes ces demeures est qu’elles constituent un gouvernement de la vie, c’est-à-dire un mode d’intervention sur des populations ou sur des individus en tant qu’ils appartiennent à une population, avec pour objectif principal de promouvoir tout ce qui peut assurer une prolongation ou une amélioration de l’existence physique et, par extension, psychique. Mais ce qui prolonge ou améliore l’existence va bien au-delà du domaine de la médecine curative et même préventive. La santé publique, en tant que gouvernement de la vie, est sans cesse confrontée aux limites de ses compétences et de ses prérogatives. Ainsi est-elle en permanence en redéfinition.

En quoi l’anthropologie peut-elle alors contribuer à une meilleure compréhension de ses enjeux, et notamment de ses enjeux politiques et moraux ? Porteuse d’un autre regard, elle autorise d’autres perspectives. Dire la santé publique autrement, tel est le projet de l'enseignement. Il s’agit notamment de montrer qu’elle peut être comprise, d’une part, comme une construction sociale, par laquelle certains problèmes sont constitués comme tels à travers un appareil statistique et traités précisément en fonction de la manière dont ils sont délimités et interprétés, et d’autre part, comme une production sociale, par laquelle un état donné de la société, et notamment des rapports de pouvoir et de richesse, des choix de priorités et de méthodes en matière de politiques, se traduit par une certain manifestation et une certaine distribution de ces problèmes. 

Penser la santé publique autrement implique aussi de prêter attention à ses points aveugles, ses faces cachées, voire ses domaines controversés. Ainsi, les frontières épistémiques sont-elles le lieu de confrontations entre l’expérience des malades et l’expertise des médecins, dans le cas de la maladie de Lyme ou le syndrome de la guerre du Golfe. Ainsi les thèses complotistes dévoilent-elles des blessures profondes d’une société, comme on l’a vu avec les tensions raciales et postcoloniales autour du sida. Ainsi encore, les crises éthiques surgissent-elles notamment lorsque des logiques mercantiles prennent le pas sur le bien commun, par exemple avec les scandales de l’industrie pharmaceutique. Mais la santé publique se donne aussi à voir avec une particulière acuité à ses marges, qui sont en particulier celles des populations reléguées, notamment des exilés et des prisonniers. 

  • Séminaires de recherche – Ethnologie et anthropologie sociale – M1/S2-M2/S4
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Savoirs en sociétés-Santé, médecine et questions sociales – M1/S2-M2/S4
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Sciences sociales-Pratiques de l'interdisciplinarité en sciences sociales – M1/S2-M2/S4
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Sociologie – M1/S2-M2/S4
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
Contacts additionnels
mbishop@ias.edu
Informations pratiques

personne à contacter : Munirah Bishop par courriel. 

Direction de travaux des étudiants

sur rendez-vous.

Réception des candidats

sur rendez-vous.

Pré-requis

aucun.

  • Autre lieu Paris
    Amphithéâtre Marguerite de Navarre
    Collège de France, 11 place Marcelin-Berthelot 75005 Paris
    2nd semestre / hebdomadaire, mercredi 10:00-13:00
    du 14 avril 2021 au 16 juin 2021

Le séminaire a été donné dans le cadre d’une chaire annuelle de santé publique au Collège de France. La survenue de la pandémie de covid a conduit à répartir les leçons sur deux ans.

La leçon inaugurale, intitulée « L’inégalité des vies » a proposé une généalogie de la découverte des disparités des espérances de vie, une sociologie permettant de les interpréter en associant catégories socioéconomiques, minorités ethnoraciales et genre, enfin une anthropologie visant à dépasser cette approche quantifiée pour prendre en compte la dimension qualifiée de l’inégalité des vies. Les huit leçons délivrées l’année suivante avaient pour contexte l’événement sans précédent dans la période contemporaine qu’ont été la pandémie et les réponses qui lui ont été apportées sur tous les continents. Comment, dans ce contexte, saisir cet objet – la santé publique – qui mobilisait presque toute l’attention des médias, des politiques et des citoyens ? Un choix paradoxal a été fait de partir d’une scène ordinaire et méconnue, pour, au fil des leçons, en décliner les différentes dimensions et, finalement, montrer comment chacune d’elles éclaire autrement la pandémie de covid. 

Cette scène, c’est la naissance, en France, à la fin des années 1980, de l’épidémie de saturnisme infantile, c’est-à-dire d’intoxication au plomb chez l’enfant, qui affecte principalement les familles pauvres d’origine africaine. Trait d’union des leçons, l’enquête permet d’explorer des aspects, plus ou moins insolites mais pourtant essentiels, de la santé publique sur trois continents. La « vérité du chiffre » invite à réfléchir sur la manière dont le travail de quantification prétend représenter les faits sociaux et sanitaires. Les « frontières épistémiques » interrogent la confrontation de conceptions profanes et savantes de la maladie adossées à des légitimités concurrentes. Les « thèses conspirationnistes » révèlent des réactions de défiance à l’égard des savoirs autorisés et des pouvoirs officiels. Les « crises éthiques » dévoilent des mécanismes de violation des droits et de détournement des communs au bénéfice d’intérêts privés. Quant aux études portant sur les « exils précaires » et les « épreuves carcérales », elles permettent d’appréhender, à travers deux catégories, les migrants et les prisonniers, devenues centrales pour penser les sociétés contemporaines, la généalogie et la sociologie de l’administration de populations soumises à des formes diverses de surveillance et de répression de la part de l’État. Le parcours s’est clôt par un examen de la pandémie de covid à la lumière des dimensions étudiées lors des leçons précédentes, en soulignant la contradiction entre une extrême valorisation de la vie et une mise en évidence de l’inégalité des vies. 

Un colloque, intitulé « Vies invisibles, morts indicibles », a conclu l’enseignement. Que dit d’une société la manière dont on traite les vies, certaines vies, vies de travailleurs, vies d’exilés, vies de prisonniers, vies rendues vulnérables, inégales ? Et que révèle de ses valeurs la façon dont meurent certains de ces travailleurs, de ces exilés ou de ces prisonniers, dont on les laisse mourir ou dont on les expose à la mort, dont on détourne les yeux de leur condition ou dont se mobilise pour les protéger ? Au fond, qu’est-ce que l’économie morale de la vie et de la mort dans le monde contemporain ? Telles étaient les questions posées autour de trois thèmes : le travail, avec Judith Rainhorn, historienne, professeure à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et Pascal Marichalar, historien, chargé de recherche au CNRS ; l’exil, avec Anne-Claire Defossez, sociologue, chercheuse à l’Institute for Advanced Study de Princeton, et Carolina Kobelinsky, anthropologue, chargée de recherche au CNRS ; la prison, avec Yasmine Bouagga, sociologue et politiste, chargée de recherche au CNRS, et moi-même. La journée a été conclue par Marielle Macé, directrice d’études à l’EHESS. 

Publications
  • Death of a Traveller. A Counter Investigation (traduction de Rachel Gomme), Cambridge, Polity, 2021, 130 p.
  • Les Mondes de la santé publique. Excursions anthropologiques. Cours au Collège de France 2021, Paris, Seuil, 2021.
  • De l’inégalité des vies, Paris, Fayard-Collège de France, 2020.
  • Avec Frédéric Debomy et Jake Raynal, La Force de l’ordre. Enquête ethno-graphique, Paris, Delcourt-Seuil, 2020, 104 p.
  • Avec Veena Das, Words and Worlds. A Lexicon for Dark Times, Durham, Duke University Press, 2021, 319 p.
  • Avec Nicola Di Cosmo et Clémence Pinaud, Rebel Economies. Warlords, Insurgents, Humanitarians, Lanham, Rowman & Littlefield, 2021, 290 p.
  • Deepening Divides. How Physical Borders and Social Boundaries Delineates our World, Londres, Pluto Press, 2020, 256 p.
  • «La “santé des migrants” : Notes pour une généalogie», La Santé en action, dossier Migrants en situation de vulnérabilité et santé, 2021, 455, p. 6-10.
  • «Hazardous Confinement During the Covid Pandemic: The Fate of Migrants Detained Yet Nondeportable», Journal of Human Rights, 2020, 19 (5), p. 621-623.
  • «Une épreuve démocratique : Exception sanitaire et condition carcérale», Esprit, octobre, 2020, 468, p. 85-88.
  • «Moment punitif et condition carcérale», Socio, novembre, 2020, p. 63-72.
  • «Are the Two Approaches to Moral Economy Irreconcilable?», Humanity, 2020, 11 (2), p. 217-221.
  • « La science économique peut trouver ses limites par défaut de critique épistémologique et par manque d’échanges scientifique», Le Monde, 12 juillet 2021.
  • Avec François Héran et Alfred Spira, «La solidarité avec les exilés n’est pas un crime !», Le Monde, 25 mai 2021.
  • Avec Francesca Mannocchi, «Non basta salvare vite», L’Espresso, 16 mai 2021.
  • «Are Woke Academics a Threat to the French Republic ?», The Guardian, 12 mars 2021.
  • «Un vent de réaction souffle sur la vie intellectuelle», AOC. Analyse-Opinion-Critique, 23 février 2021.
  • Avec Alfred Spira, «À la frontière franco-italienne, l’État commet des violations quotidiennes des droits humains», Le Monde, 28 janvier 2021.
  • «Ce que les suicides en prison veulent dire», Diasporiques, 2021, 53, p. 26-31.
  • «La société jouit du châtiment par délégation», CQFD. Mensuel de critique et d’expérimentation sociales, 195, février 2021.
  • «L’écho transatlantique des violences policières», L’Obs, 7 juin 2020.
  • «Avec le coronavirus, notre vision du monde s’est rétrécie comme jamais», Le Monde, 26 mai 2020.
  • «Du coronavirus en Amérique», AOC. Analyse-Opinion-Critique, 19 mars 2020.
  • «L’inégalité des vies en temps d’épidémie», Libération, 18 mars 2020.
  • «Nommer la violence d’État», Libération, 28 janvier 2020.
  • «Vivre autrement», AOC. Analyse-Opinion-Critique, 28 janvier 2020.
  • «L’inégalité la plus profonde est celle devant la vie même», Le Monde, 11 janvier 2020.
  • Avec Nicola Di Cosmo et Clémence Pinaud, «Revisiting Non-State War Economies», dans Rebel Economies. Warlords, Insurgents and Humanitarians, sous la dir. de Nicola Di Cosmo, Didier Fassin et Clémence Pinaud, Lanham, Rowman &Littlefield, 2021, p. 1-15.
  • «What Are Non-State War Economies? Prefatory Remarks», dans Rebel Economies. Warlords, Insurgents and Humanitarians, op. cit., p. 19-34.
  • Avec Veena Das, «From Words to Worlds. Introduction», dans Words and Worlds. A Lexicon for Dark Times, sous la dir. de Veena Das et Didier Fassin,  Durham, Duke University Press, 2021, p. 1-18.
  • «Crisis», dans Words and Worlds. A Lexicon for Dark Times, op. cit., p. 261-276.
  • «Hantologie de la tuberculose», dans Spectres de la tuberculose. Une maladie du passé au temps présent, sous la dir. de Janina Kehr, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2021.
  • «Critique of Punitive Reason», dans Oxford Handbook of Law and Anthropology, sous la dir. de Marie-Claire Foblets, Mark Goodale, Maria Sapignoli et Olaf Zenker, Oxford, Oxford University Press, 2020, 10.1093/oxfordhb/9780198840534.013.48.
  • «Moral Economy: A Critical Reappraisal», dans Debating Critical Theory. Engagements with Axel Honneth, sous la dir. de Julia Christ, Kristina Lepold, Daniel Loick et Titus Stahl, Lanham, Rowman & Littlefield, 2020, p. 67-82.
  • «La valeur des vies. Éthique de la crise sanitaire», dans Par Ici la sortie. Cahiers éphémères et irréguliers pour saisir ce qui nous arrive et imaginer les mondes de demain, Paris, Seuil, 2020, p. 3-10.
  • «À l’épreuve de la pandémie. Postface», dans Punir. Une passion contemporaine, sous la dir. de Didier Fassin, Paris, Seuil, 2020, p. 149-161.
  • «The Political Geography and Moral Economy of Asylum. Postface», dans Displacement, sous la dir. de Silvia Pasquetti et Romola Sanyal, Manchester: Manchester University Press, 2020.
  • «Après avoir souffert, il faut souffrir encore. Préface», dans Souffrance en prison, sous la dir. de Franck Violet, Paris, L’Harmattan, 2020.