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UE210 - Sociologie des futurs II. Figures d’irréversibilité et ouvertures d’avenir dans les processus critiques contemporains


Lieu et planning


  • Campus Condorcet-Centre de colloques
    Centre de colloques, Cours des humanités 93300 Aubervilliers
    Salle 3.06
    1er semestre / hebdomadaire, vendredi 10:30-12:30
    du 6 novembre 2026 au 5 février 2027
    Nombre de séances : 12


Description


Dernière modification : 28 mai 2026 08:27:15

Type d'UE
Séminaires DE/MC
Disciplines
Sociologie
Page web
https://www.ehess.fr/jcms/ehess_28846/fr/francis-chateauraynaud 
Langues
anglais français
Mots-clés
Analyse de discours Argumentation Citoyenneté Démocratie Domination Droit, normes et société Dynamiques sociales Émotions Énergie Environnement Ethnographie Fiction Guerre Imaginaire Institutions Milieu Mobilisation(s) Mouvements sociaux Perception Politique Politiques publiques Pollution Pragmatisme Relations internationales Risques Santé Santé environnementale Sciences Sociologie Temps/temporalité Transnational
Aires culturelles
Amériques Europe France
Intervenant·e·s
  • Francis Chateauraynaud [référent·e]   directeur d'études, EHESS / Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, sociétés (CERMES3)

En redéployant, à travers de nouvelles enquêtes, les propositions exposées lors de l'année précédente (2025-2026), le séminaire poursuivra l'exploration, l'analyse et la modélisation des futurologies ordinaires et savantes. Un peu de généalogie rappellera que l'intérêt du pragmatisme sociologique pour la fabrique des prises sur le futur est ancien, puisqu'il avait accompagné les premiers travaux sur les alertes et les controverses environnementales, sanitaires et technologiques à la fin des années 1990, au moment de la création du concept de lanceur d'alerte. Au cours de l'année 2026-2027, il sera de nouveau question d’alertes, de controverses, de régulations et de formes de pouvoir, à travers la prise en compte d'une grande diversité de situations et de processus dans lesquels les manières d’énoncer des futurs, désirables ou indésirables, d'en débattre, d'en proposer des versions formalisées ou littéraires, et surtout de les inscrire dans les choses mêmes, s'imposent aux personnes, aux groupes ou aux institutions. De la prophétie à la prospective, de l’anticipation à la prévision, de la promesse au projet, de la délibération à la science-fiction, du futur passé à l’uchronie, de l’éternel retour au basculement imprévisible, de l’utopie au catastrophisme, ou encore de l’alerte à la collapsologie, la sociologie des futurs aborde un large spectre de régimes ou de registres futurologiques. Qu'elles soient solidement ancrées dans des dispositifs métrologiques ou portées par des logiques narratives ou argumentatives aux contours flous, les visions du futur sont déployées sur de multiples échelles temporelles, spatiales et sociales, et permettent de saisir dans leurs dynamiques propres les processus critiques, qu'il s'agisse de catastrophes ou de crises, de mobilisations ou de procès, de débats publics ou de controverses scientifiques, ou encore de conflits politiques.

Il s'agira ainsi d'étudier les mises en tension des futurs, de leur énonciation positive ou négative, depuis la figure des « lendemains qui chantent » jusqu’aux versions les plus sombres, en examinant dans toute leur complexité les relations pragmadialectiques établies par les protagonistes entre investissement du passé, engagement dans le présent et orientation vers le futur. L’examen des matrices des futurs en train de se faire, ou pour le moins de s'énoncer, sera appuyé par les concepts et les outils du pragmatisme sociologique, eux-mêmes hérités du croisement continu de la philosophie pragmatiste, de la balistique sociologique, de la philosophie analytique et de la sociologie argumentative.

L’organisation des séances du séminaire suivra trois grandes étapes :

Séances 1-4. Après un retour sur les maximes fondamentales du pragmatisme sociologique, un premier moment insistera sur la fabrique des futurs en controverses et sur la manière dont des degrés de réversibilité ou des ouvertures d’avenir sont opposés à des figures d’irréversibilité, engageant les acteurs dans une lutte autour d’un gradient de fatalité. Le raisonnement s'appuiera sur des enquêtes au long cours, portant sur de grands dossiers comme le climat, la biodiversité, le nucléaire, les projets miniers, les pesticides ou encore les polluants dits « éternels » (PFAS). Au fil de ces processus critiques, on voit se déployer une pluralité de visions du futur : les acteurs/énonciateurs sont conduits à adopter des versions plus ou moins déterminées de ce qui va advenir, leur gradient de fatalité menant d’espaces de possibles ouverts à l’infini – pouvant être continuellement réformés et enrichis de nouvelles visions ou de nouveaux désirs – à une trajectoire unique, fatale et irrémédiable, souvent énoncée en rapport avec une politique qualifiée de « réaliste » et résumée par la célèbre formule tatchérienne : « There is no alternative ». Les effondrologues et autres catastrophistes ont aussi tendance à se situer du côté du maximum de fatalité. L’approche pragmatique ne consiste pas à leur donner tort mais à tirer toutes les conséquences, d’abord du point de vue de l’enquête et de l’interprétation, mais aussi du point de vue de l’action, de la fermeture des angles du futur qu’implique une faible circulation le long du gradient sur lequel se joue le rapport entre le réversible et l’irréversible. Dans la plupart des processus critiques de longue durée, les échelles temporelles et les capacités d’action sont rarement concordantes, ce qui se traduit entre autres par des conflits de perspective, des effets à hystérésis, par la relance des alertes et des enquêtes, ou encore la découverte tardive de conséquences ignorées, méprisées ou voilées par des jeux d’intérêts et de représentations.

Séance 5-8 Un deuxième moment repartira de la problématique de l’emprise qui permet de réexaminer les propositions forgées pour renouveler l'approche des pouvoirs et des dominations en les liant plus directement aux formes d’attentes et d’anticipation, de projection ou de détermination auxquelles s’accrochent les acteurs. On pourra ainsi saisir les façons de préempter le futur, en examinant de près les jeux d'ouvertures et de fermetures produits par les relations entre empreneur et désempreneur. Tous les jeux de pouvoir sont marqués par des manoeuvres pour surmonter les incertitudes et assurer des prises sur le futur. L'espace des possibles est ainsi lié à la manière dont s'engendrent des asymétries : souvent radicales, elles passent par des ressorts subtils, le tissage de liens d'emprise permettant la prise de contrôle du champ d’expérience et des horizons d’attente. Une emprise est d’autant plus forte et difficile à renverser qu’elle réduit l’espace des possibles en imposant les cadres de la perception, les formes d’expression et les appuis nécessaires à toute action-réaction. On retrouvera sur cette piste un des thèmes obsédants de la philosophie morale, celui du ressentiment, individuel ou collectif, dont on analysera les conditions de production autant que les conséquences. Dans de multiples configurations critiques, dont la convergence a de sérieux effets politiques, les personnes et les groupes affrontent la colonisation de leur champ d’expérience par les épreuves négatives du passé, processus lui-même favorisé par une impossible reconstruction émancipatrice des futurs.

Séances 9-12 Un troisième moment, qui rétroagira sur les précédents, concernera plus spécifiquement les tensions relatives aux jeux d’échelles. On a montré, à partir d’une imposante casuistique, que les processus contemporains sont marqués par une forme particulière de criticité, voire d’hypercriticité, en vertu de laquelle des rebondissements, des retournements ou des bifurcations interviennent de manière désordonnée, de façon peu ou pas contrôlée par les acteurs, sur des échelles ou des lignes d’action hétérogènes et irréductibles. La dimension multiscalaire des processus critiques se voit tout particulièrement dans les conflits relatifs aux infrastructures et aux aménagements, autour des grands projets (souvent qualifiés d’inutiles par les opposants), des choix technologiques (confrontés à une série de risques et d’incertitudes multiples) et des formes d’exploitation des ressources (comme dans le cas emblématique des industries extractives), mais aussi dans les conflits intenses et les guerres. Les processus critiques les plus destructeurs brisent les régulations ordinaires et font entrer les protagonistes dans des cycles de violence qui, non seulement détruisent, pour une durée indéterminée, bien des ouvertures d'avenir, mais reportent sur le futur le réinvestissement du passé - qu'il s'agisse de procès, de mémoire ou d'histoire, un passé futur se déploie en miroir d'un futur passé. De la Shoah ou de Hiroshima-Nagasaki à la Bosnie ou au Rwanda, en passant par les guerres d'Algérie, du Vietnam ou d'Irak, on sait à quel point l'irréversibilité de l'horreur crée une empreinte historique indélébile, en ouvrant un cycle d'éternel retour, qui configure à son tour l'espace des possibles. Il ne fait aucun doute que les multiples guerres en cours vont peser de tout leur poids sur les épreuves futures, en affectant les discours et les pratiques sur de multiples échelles. Une problématique similaire se déploie avec l'accumulation des catastrophes, en particulier les événements extrêmes liés aux dérèglements climatiques. Comment, sous de telles contraintes, les acteurs envisagent-ils les futurs ? Parviennent-ils à engager des processus de reconstruction, de réparation ou de régulation ? Le chaos ambiant ouvre-t-il la voie au transhumanisme et/ou à un technosolutionisme débridé (le dossier des IA étant devenu incontournable pour toute futurologie) ? Quelles formes d'action et de disposition émergent concrètement, au-delà des incantations rhétoriques du "plus jamais ça !", pour assurer les ouvertures d'avenir, qui engagent peinement le rapport des acteurs aux "générations futures" ?

La question des scénarios, modèles ou régimes du futur permet de revisiter une immense littérature qui nous conduira de la prophétie selon Max Weber ou Robert K. Merton, du futur-passé de Rheinart Koselleck ou de la philosophie du présent de George-Herbert Mead, aux auteurs plus contemporains des Futures Studies, en allant jusquà des futurologues comme Nick Bostrom. Dans l'immense littérature qui s'est accumulée, les prospectivistes occupent une place centrale - conquise depuis Gaston Berger et ses nombreux héritiers, dont les contributeurs de Futuribles. Ne sera pas oubliée, évidemment, la constellation des collapsologues, qui ne cesse d'évoluer. Ayant rompu avec tout déterminisme, le pragmatisme, inspiré par John Dewey, ne peut qu’inciter à laisser ouvert l’immense espace de variations qu’appelle toute investigation sérieuse sur les futurs : en partant des expériences et des dispositifs de représentation et d’expression, de leur insertion dans les expériences pratiques comme dans leur mise en discussion, tantôt en mode dialogique, tantôt en mode agonistique, il importe de comprendre ce que signifie, d’une configuration à l’autre, avoir prise sur le futur, être en mesure d’en concevoir les contours et les grandes lignes, de parvenir à en imposer la possibilité, la probabilité ou l’inéluctabilité dans des arènes publiques – les débats sans fin sur la bonne "transition écologique" ou l'expérience collective des scientifiques du GIEC ayant montré que ce n’est jamais une mince affaire...


Master


  • Séminaires de recherche – Environnement et sciences sociales – M1/S1-M2/S3
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Sociologie – M1/S1-M2/S3
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – rédaction d'un scénario

Renseignements


Contacts additionnels
chateau@ehess.fr
Informations pratiques

contact par email : chateau@ehess.fr

Direction de travaux des étudiants

RV avant ou après les séances de séminaire - à fixer préalablement par courriel

Réception des candidats

La participation au séminaire se fait par la plateforme EHESS ou par courriel. Pas de réception préalable

Pré-requis

Connaissance minimale de la littérature en sciences sociales contemporaines et/ou simple désir de mieux comprendre sociologiquement ce qui se trame dans ce monde.

Dernière modification : 28 mai 2026 08:27:15

Type d'UE
Séminaires DE/MC
Disciplines
Sociologie
Page web
https://www.ehess.fr/jcms/ehess_28846/fr/francis-chateauraynaud 
Langues
anglais français
Mots-clés
Analyse de discours Argumentation Citoyenneté Démocratie Domination Droit, normes et société Dynamiques sociales Émotions Énergie Environnement Ethnographie Fiction Guerre Imaginaire Institutions Milieu Mobilisation(s) Mouvements sociaux Perception Politique Politiques publiques Pollution Pragmatisme Relations internationales Risques Santé Santé environnementale Sciences Sociologie Temps/temporalité Transnational
Aires culturelles
Amériques Europe France
Intervenant·e·s
  • Francis Chateauraynaud [référent·e]   directeur d'études, EHESS / Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, sociétés (CERMES3)

En redéployant, à travers de nouvelles enquêtes, les propositions exposées lors de l'année précédente (2025-2026), le séminaire poursuivra l'exploration, l'analyse et la modélisation des futurologies ordinaires et savantes. Un peu de généalogie rappellera que l'intérêt du pragmatisme sociologique pour la fabrique des prises sur le futur est ancien, puisqu'il avait accompagné les premiers travaux sur les alertes et les controverses environnementales, sanitaires et technologiques à la fin des années 1990, au moment de la création du concept de lanceur d'alerte. Au cours de l'année 2026-2027, il sera de nouveau question d’alertes, de controverses, de régulations et de formes de pouvoir, à travers la prise en compte d'une grande diversité de situations et de processus dans lesquels les manières d’énoncer des futurs, désirables ou indésirables, d'en débattre, d'en proposer des versions formalisées ou littéraires, et surtout de les inscrire dans les choses mêmes, s'imposent aux personnes, aux groupes ou aux institutions. De la prophétie à la prospective, de l’anticipation à la prévision, de la promesse au projet, de la délibération à la science-fiction, du futur passé à l’uchronie, de l’éternel retour au basculement imprévisible, de l’utopie au catastrophisme, ou encore de l’alerte à la collapsologie, la sociologie des futurs aborde un large spectre de régimes ou de registres futurologiques. Qu'elles soient solidement ancrées dans des dispositifs métrologiques ou portées par des logiques narratives ou argumentatives aux contours flous, les visions du futur sont déployées sur de multiples échelles temporelles, spatiales et sociales, et permettent de saisir dans leurs dynamiques propres les processus critiques, qu'il s'agisse de catastrophes ou de crises, de mobilisations ou de procès, de débats publics ou de controverses scientifiques, ou encore de conflits politiques.

Il s'agira ainsi d'étudier les mises en tension des futurs, de leur énonciation positive ou négative, depuis la figure des « lendemains qui chantent » jusqu’aux versions les plus sombres, en examinant dans toute leur complexité les relations pragmadialectiques établies par les protagonistes entre investissement du passé, engagement dans le présent et orientation vers le futur. L’examen des matrices des futurs en train de se faire, ou pour le moins de s'énoncer, sera appuyé par les concepts et les outils du pragmatisme sociologique, eux-mêmes hérités du croisement continu de la philosophie pragmatiste, de la balistique sociologique, de la philosophie analytique et de la sociologie argumentative.

L’organisation des séances du séminaire suivra trois grandes étapes :

Séances 1-4. Après un retour sur les maximes fondamentales du pragmatisme sociologique, un premier moment insistera sur la fabrique des futurs en controverses et sur la manière dont des degrés de réversibilité ou des ouvertures d’avenir sont opposés à des figures d’irréversibilité, engageant les acteurs dans une lutte autour d’un gradient de fatalité. Le raisonnement s'appuiera sur des enquêtes au long cours, portant sur de grands dossiers comme le climat, la biodiversité, le nucléaire, les projets miniers, les pesticides ou encore les polluants dits « éternels » (PFAS). Au fil de ces processus critiques, on voit se déployer une pluralité de visions du futur : les acteurs/énonciateurs sont conduits à adopter des versions plus ou moins déterminées de ce qui va advenir, leur gradient de fatalité menant d’espaces de possibles ouverts à l’infini – pouvant être continuellement réformés et enrichis de nouvelles visions ou de nouveaux désirs – à une trajectoire unique, fatale et irrémédiable, souvent énoncée en rapport avec une politique qualifiée de « réaliste » et résumée par la célèbre formule tatchérienne : « There is no alternative ». Les effondrologues et autres catastrophistes ont aussi tendance à se situer du côté du maximum de fatalité. L’approche pragmatique ne consiste pas à leur donner tort mais à tirer toutes les conséquences, d’abord du point de vue de l’enquête et de l’interprétation, mais aussi du point de vue de l’action, de la fermeture des angles du futur qu’implique une faible circulation le long du gradient sur lequel se joue le rapport entre le réversible et l’irréversible. Dans la plupart des processus critiques de longue durée, les échelles temporelles et les capacités d’action sont rarement concordantes, ce qui se traduit entre autres par des conflits de perspective, des effets à hystérésis, par la relance des alertes et des enquêtes, ou encore la découverte tardive de conséquences ignorées, méprisées ou voilées par des jeux d’intérêts et de représentations.

Séance 5-8 Un deuxième moment repartira de la problématique de l’emprise qui permet de réexaminer les propositions forgées pour renouveler l'approche des pouvoirs et des dominations en les liant plus directement aux formes d’attentes et d’anticipation, de projection ou de détermination auxquelles s’accrochent les acteurs. On pourra ainsi saisir les façons de préempter le futur, en examinant de près les jeux d'ouvertures et de fermetures produits par les relations entre empreneur et désempreneur. Tous les jeux de pouvoir sont marqués par des manoeuvres pour surmonter les incertitudes et assurer des prises sur le futur. L'espace des possibles est ainsi lié à la manière dont s'engendrent des asymétries : souvent radicales, elles passent par des ressorts subtils, le tissage de liens d'emprise permettant la prise de contrôle du champ d’expérience et des horizons d’attente. Une emprise est d’autant plus forte et difficile à renverser qu’elle réduit l’espace des possibles en imposant les cadres de la perception, les formes d’expression et les appuis nécessaires à toute action-réaction. On retrouvera sur cette piste un des thèmes obsédants de la philosophie morale, celui du ressentiment, individuel ou collectif, dont on analysera les conditions de production autant que les conséquences. Dans de multiples configurations critiques, dont la convergence a de sérieux effets politiques, les personnes et les groupes affrontent la colonisation de leur champ d’expérience par les épreuves négatives du passé, processus lui-même favorisé par une impossible reconstruction émancipatrice des futurs.

Séances 9-12 Un troisième moment, qui rétroagira sur les précédents, concernera plus spécifiquement les tensions relatives aux jeux d’échelles. On a montré, à partir d’une imposante casuistique, que les processus contemporains sont marqués par une forme particulière de criticité, voire d’hypercriticité, en vertu de laquelle des rebondissements, des retournements ou des bifurcations interviennent de manière désordonnée, de façon peu ou pas contrôlée par les acteurs, sur des échelles ou des lignes d’action hétérogènes et irréductibles. La dimension multiscalaire des processus critiques se voit tout particulièrement dans les conflits relatifs aux infrastructures et aux aménagements, autour des grands projets (souvent qualifiés d’inutiles par les opposants), des choix technologiques (confrontés à une série de risques et d’incertitudes multiples) et des formes d’exploitation des ressources (comme dans le cas emblématique des industries extractives), mais aussi dans les conflits intenses et les guerres. Les processus critiques les plus destructeurs brisent les régulations ordinaires et font entrer les protagonistes dans des cycles de violence qui, non seulement détruisent, pour une durée indéterminée, bien des ouvertures d'avenir, mais reportent sur le futur le réinvestissement du passé - qu'il s'agisse de procès, de mémoire ou d'histoire, un passé futur se déploie en miroir d'un futur passé. De la Shoah ou de Hiroshima-Nagasaki à la Bosnie ou au Rwanda, en passant par les guerres d'Algérie, du Vietnam ou d'Irak, on sait à quel point l'irréversibilité de l'horreur crée une empreinte historique indélébile, en ouvrant un cycle d'éternel retour, qui configure à son tour l'espace des possibles. Il ne fait aucun doute que les multiples guerres en cours vont peser de tout leur poids sur les épreuves futures, en affectant les discours et les pratiques sur de multiples échelles. Une problématique similaire se déploie avec l'accumulation des catastrophes, en particulier les événements extrêmes liés aux dérèglements climatiques. Comment, sous de telles contraintes, les acteurs envisagent-ils les futurs ? Parviennent-ils à engager des processus de reconstruction, de réparation ou de régulation ? Le chaos ambiant ouvre-t-il la voie au transhumanisme et/ou à un technosolutionisme débridé (le dossier des IA étant devenu incontournable pour toute futurologie) ? Quelles formes d'action et de disposition émergent concrètement, au-delà des incantations rhétoriques du "plus jamais ça !", pour assurer les ouvertures d'avenir, qui engagent peinement le rapport des acteurs aux "générations futures" ?

La question des scénarios, modèles ou régimes du futur permet de revisiter une immense littérature qui nous conduira de la prophétie selon Max Weber ou Robert K. Merton, du futur-passé de Rheinart Koselleck ou de la philosophie du présent de George-Herbert Mead, aux auteurs plus contemporains des Futures Studies, en allant jusquà des futurologues comme Nick Bostrom. Dans l'immense littérature qui s'est accumulée, les prospectivistes occupent une place centrale - conquise depuis Gaston Berger et ses nombreux héritiers, dont les contributeurs de Futuribles. Ne sera pas oubliée, évidemment, la constellation des collapsologues, qui ne cesse d'évoluer. Ayant rompu avec tout déterminisme, le pragmatisme, inspiré par John Dewey, ne peut qu’inciter à laisser ouvert l’immense espace de variations qu’appelle toute investigation sérieuse sur les futurs : en partant des expériences et des dispositifs de représentation et d’expression, de leur insertion dans les expériences pratiques comme dans leur mise en discussion, tantôt en mode dialogique, tantôt en mode agonistique, il importe de comprendre ce que signifie, d’une configuration à l’autre, avoir prise sur le futur, être en mesure d’en concevoir les contours et les grandes lignes, de parvenir à en imposer la possibilité, la probabilité ou l’inéluctabilité dans des arènes publiques – les débats sans fin sur la bonne "transition écologique" ou l'expérience collective des scientifiques du GIEC ayant montré que ce n’est jamais une mince affaire...

  • Séminaires de recherche – Environnement et sciences sociales – M1/S1-M2/S3
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Sociologie – M1/S1-M2/S3
    Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
    MCC – rédaction d'un scénario
Contacts additionnels
chateau@ehess.fr
Informations pratiques

contact par email : chateau@ehess.fr

Direction de travaux des étudiants

RV avant ou après les séances de séminaire - à fixer préalablement par courriel

Réception des candidats

La participation au séminaire se fait par la plateforme EHESS ou par courriel. Pas de réception préalable

Pré-requis

Connaissance minimale de la littérature en sciences sociales contemporaines et/ou simple désir de mieux comprendre sociologiquement ce qui se trame dans ce monde.

  • Campus Condorcet-Centre de colloques
    Centre de colloques, Cours des humanités 93300 Aubervilliers
    Salle 3.06
    1er semestre / hebdomadaire, vendredi 10:30-12:30
    du 6 novembre 2026 au 5 février 2027
    Nombre de séances : 12