UE437 - Sociologie des futurs. Figures d'irréversibilité et ouvertures d’avenir dans les processus critiques contemporains
Lieu et planning
-
Campus Condorcet-Centre de colloques
Centre de colloques, Cours des humanités 93300 Aubervilliers
Salle polyvalente 50
1er semestre / hebdomadaire, vendredi 10:30-12:30
du 7 novembre 2025 au 6 février 2026
Nombre de séances : 12
Description
Dernière modification : 3 déc. 2025 16:52:56
- Type d'UE
- Séminaires DE/MC
- Disciplines
- Sociologie
- Page web
- https://www.cermes3.cnrs.fr/fr/membres/titulaires/chateauraynaud-francis.html
- Langues
- français
- Mots-clés
- Action publique Agriculture Argumentation Capitalisme Citoyenneté Démocratie Développement durable Droit, normes et société Dynamiques sociales Émotions Énergie Enquêtes Environnement Ethnographie Études des sciences contemporaines Guerre Médecine Milieu Mobilisation(s) Mouvements sociaux Perception Philosophie analytique Politiques publiques Pollution Pragmatique Pragmatisme Pratiques Risques Santé environnementale Savoirs Sciences Sociologie Temps/temporalité Transnational Violence
- Aires culturelles
- Amérique du Sud Europe France
Intervenant·e·s
- Francis Chateauraynaud [référent·e] directeur d'études, EHESS / Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, sociétés (CERMES3)
Le séminaire se donne pour objectif d’infléchir les travaux présentés au cours des années précédentes (2022-2025) sous le titre : Le pragmatisme sociologique et les pouvoirs. De la dynamique des controverses à la fabrique des relations d'emprise. Il sera de nouveau question d’alertes, de controverses, de régulations et de formes de pouvoir, sur des dossiers environnementaux, sanitaires ou technologiques, mais avec un focus particulier sur les manières d’énoncer, de débattre, d'inscrire dans les choses mêmes, en les rendant possibles ou plausibles, des futurs, désirables ou indésirables. De la prophétie à la prospective, de l’anticipation à la prévision, de la promesse au projet, de la délibération à la science-fiction, du futur passé à l’uchronie, de l’éternel retour au basculement imprévisible, de l’utopie au catastrophisme, ou encore de l’alerte à la collapsologie, les personnes, les groupes et les institutions mobilisent un large spectre de registres futurologiques. Qu'elles soient solidement ancrées dans des dispositifs métrologiques ou portées par des logiques narratives ou argumentatives aux contours flous, les visions du futur sont déployées sur de mutiples échelles temporelles, spatiales et sociales.
Il s'agira ainsi d'étudier les mises en tension des futurs, de leur énonciation positive ou négative, depuis la figure des « lendemains qui chantent » jusqu’aux versions les plus sombres, y compris la formule punk du « no future », en examinant , dans toute leur complexité, les relations pragmadialectiques établies par les protagonistes entre investissement du passé, engagement dans le présent et orientation vers le futur. L’examen des matrices des futurs en train de se faire, ou pour le moins de s'énoncer, sera appuyé par les concepts et les outils du pragmatisme sociologique, eux-mêmes hérités du croisement continu de la philosophie pragmatiste, de la balistique sociologique, de la philosophie analytique et de la sociologie argumentative.
L’organisation des séances du séminaire se fera en trois étapes :
- Après un retour sur les maximes fondamentales du pragmatisme sociologique, un premier moment insistera sur la fabrique des futurs en controverses et sur la manière dont des degrés de réversibilité ou des ouvertures d’avenir sont opposés à des figures d’irréversibilité, engageant les acteurs dans une lutte autour d’un gradient de fatalité – à travers de grands dossiers comme le climat, la biodiversité, le nucléaire, les projets miniers ou encore les polluants dits « éternels » (PFAS). Au fil des alertes et des controverses, on voit se déployer une pluralité de visions du futur : les acteurs/énonciateurs sont conduits à adopter des versions plus ou moins déterminées de ce qui va advenir, leur gradient de fatalité menant d’espaces de possibles ouverts à l’infini – qui peuvent être continuellement réformés et enrichis de nouvelles visions ou de nouveaux désirs – à une trajectoire unique, fatale et irrémédiable, souvent énoncée en rapport avec une politique qualifiée de « réaliste » et résumée par la célèbre formule tatchérienne : « There is no alternative ». Les effondrologues et autres catastrophistes ont aussi tendance à se situer du côté du maximum de fatalité. L’approche pragmatique ne consiste pas à leur donner tort mais à tirer toutes les conséquences, d’abord du point de vue de l’enquête et de l’interprétation, mais aussi du point de vue de l’action, de la fermeture des angles du futur qu’implique une faible circulation le long du gradient de fatalité, sur lequel se joue le rapport entre le réversible et l’irréversible. Dans la plupart des processus critiques de longue durée, les échelles temporelles et les capacités d’action sont rarement concordantes, ce qui se traduit entre autres par des conflits de perspective, la relance des alertes et des enquêtes, ou encore la découverte tardive de conséquences ignorées, méprisées ou voilées par des jeux d’intérêts et de représentations.
- Un deuxième moment repartira de la problématique de l’emprise envisagée cette année sous un autre angle : il s'agira de réexaminer les propositions forgées pour renouveler l'approche des pouvoirs et des dominations en les liant plus directement aux formes d’attentes et d’anticipation, de projection ou de détermination auxquelles s’accrochent les acteurs. On pourra ainsi saisir les façons de préempter le futur, en examinant de près les jeux d'ouvertures et de fermetures produits par les relations entre empreneur et désempreneur. Tous les jeux de pouvoir sont marqués par des manoeuvres pour surmonter les incertitudes et assurer des prises sur le futur. L'espace des possibles est ainsi lié à la manière dont s'engendrent des asymétries : souvent radicales, elles passent par des ressorts subtils, le tissage de liens d'emprise permettant la prise de contrôle du champ d’expérience d’autrui – et partant des horizons d’attente. Une emprise est d’autant plus forte et difficile à renverser qu’elle réduit l’espace des possibles en imposant les cadres de la perception, les formes d’expression et les appuis nécessaires à toute action-réaction. On retrouvera sur cette piste un des thèmes obsédants de la philosophie morale, celui du ressentiment, individuel ou collectif, dont on analysera les conditions de production autant que les conséquences. Dans de multiples configurations critiques, dont la concaténation ou la convergence a de sérieux effets politiques, les personnes et les groupes affrontent la colonisation de leur champ d’expérience par les épreuves négatives du passé, processus lui-même favorisé par une impossible reconstruction émancipatrice des futurs.
- Un troisième moment, qui rétroagira sur les précédents, concernera plus spécifiquement les tensions relatives aux jeux d’échelles. On a pu montrer, à partir d’une imposante casuistique, que les processus contemporains sont marqués par une forme particulière de criticité, voire d’hypercriticité, en vertu de laquelle des rebondissements, des retournements ou des bifurcations interviennent de manière désordonnée, de façon peu ou pas contrôlée par les acteurs, sur des échelles ou des lignes d’action hétérogènes et irréductibles. La dimension multiscalaire des processus critiques se voit tout particulièrement dans les conflits relatifs aux infrastructures et aux aménagements, autour des grands projets (souvent qualifiés d’inutiles par les opposants), des choix technologiques (confrontés à une série de risques et d’incertitudes multiples) et des formes d’exploitation des ressources (comme dans le cas de plus en plus emblématique des industries extractives), mais aussi dans les conflits intenses et les guerres qui brisent les régulations ordinaires et font entrer les protagonistes dans des cycles de violence qui non seulement détruisent, pour une durée indéterminée, bien des ouvertures d'avenir, mais reportent sur le futur le réinvestissement du passé - qu'il s'agisse de procès, de mémoire ou d'histoire, un passé futur se déploie en miroir d'un futur passé. De la Shoah ou de Hiroshima-Nagasaki à la Bosnie ou au Rwanda, en passant par les guerres d'Algérie, du Vietnam ou d'Irak, on sait à quel point l'irréversibilité de l'horreur crée une empreinte historique indélébile, en ouvrant un cycle d'éternel retour, qui configure à son tour l'espace des possibles. Il ne fait aucun doute que les guerres en cours, en Ukraine et en Palestine, mais aussi en Afrique, vont peser de tout leur poids sur les épreuves futures, en affectant les discours et les pratiques sur de multiples échelles. Une problématique similaire se déploie avec l'accumulation des catastrophes, et en particulier des événements extrêmes liés aux dérèglements climatiques. Comment, sous de telles contraintes, les acteurs envisagent-ils les futurs ? Parviennent-ils à engager des processus de reconstruction, de réparation ou de régulation ? Quelles formes d'action et de disposition émergent concrètement, au-delà des incantations rhétoriques du "plus jamais ça !", pour assurer les ouvertures d'avenir, qui engagent peinement le rapport des acteurs aux "générations futures" ?
Présente dans le pragmatisme sociologique dès la formation du concept de lanceur d’alerte dans les années 1990, la question des scénarios, modèles ou régimes du futur permet de revisiter une immense littérature qui nous conduira de la prophétie selon Max Weber ou Robert K. Merton, du futur-passé de Rheinart Koselleck ou de la philosophie du présent de George-Herbert Mead, jusqu’aux futurologues contemporains comme Nick Bostrom, en passant par les prospectivistes - Gaston Berger et ses nombreux héritiers, contributeurs de Futuribles - , sans oublier la constellation des collapsologues, saisie dans son hétérogénéité. Ayant rompu avec tout déterminisme, le pragmatisme, inspiré par John Dewey, ne peut qu’inciter à laisser ouvert l’immense espace de variations qu’appelle toute investigation sérieuse sur les futurs : en partant des expériences et des dispositifs de représentation et d’expression, de leur insertion dans les expériences pratiques comme dans leur mise en discussion, tantôt en mode dialogique, tantôt en mode agonistique, il importe de comprendre ce que signifie, d’une configuration à l’autre, avoir prise sur le futur, être en mesure d’en concevoir les contours et les grandes lignes, de parvenir à en imposer la possibilité, la probabilité ou l’inéluctabilité dans des arènes publiques – les débats sans fin sur la bonne "transition écologique" ou l'expérience collective des scientifiques du GIEC ayant montré que ce n’est jamais une mince affaire.
Programme des séances (mise à jour du 14 octobre 2025)
Séance 1 - 7 novembre 2025
FC : Le pragmatisme sociologique face à l’hypercriticité des processus contemporains
Séance 2 - 14 novembre 2025
FC : Le temps des sociologues : de la flèche du temps aux régimes de temporalité
Séance 3 - 21 novembre 2025
FC : Variations des matrices des futurs au fil des alertes et des controverses. Prophéties et prospectives à propos du climat, du nucléaire, des pesticides, des industries extractives…
Séance 4 - 28 novembre 2025
FC : Argumentations, récits et imaginaires : les formes d’anticipation et de scénarisation
Séance 5 - 5 décembre 2025
Pierre Musseau (doctorant, CESSP, Paris 1) : « Les plans de transition comme mise en comptabilité des futurs par les organisations »
Séance 6 - 12 décembre 2025
FC : Des enquêtes multiscalaires : échelles temporelles, échelles spatiales, échelles sociales
Séance 7 - 19 décembre 2025
FC : Du renouveau des mines et des carrières et des formes de résistance qu’elles engendrent
Séance 8 - 9 janvier 2026
FC : L’emprise et la fermeture de l’angle des futurs
Séance 9 - 16 janvier 2026
Alexia Pronesti (doctorante, CERMES3, EHESS) : Villes du futur et promesses technologique : une enquête par immersion dans la réalité du travail numérique en organisation
Séance 10 - 23 janvier 2026
Pierre Wiltz (doctorant, CERMES3, EHESS) : Alzheimer : une cause sanitaire qui met à rude épreuve les logiques de recherche et d’innovation
Séance 11 - 30 janvier 2026
Muriel Ubéda-Saillard (PR, Université de Lille) : La justice pénale internationale a-t-elle encore un avenir ?
Séance 12 - 6 février 2026
FC : Eternel retour de la bifurcation (conclusion du séminaire)
Master
-
Séminaires de recherche
– Sociologie
– M1/S1-M2/S3
Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
MCC – note de synthèse de séance
Renseignements
- Contacts additionnels
- -
- Informations pratiques
contact par email : chateau@ehess.fr
- Direction de travaux des étudiants
RV avant ou après les séances de séminaire - à fixer préalablement par courriel
- Réception des candidats
La participation au séminaire se fait par la plateforme EHESS ou par courriel. Pas de réception préalable
- Pré-requis
Connaissance minimale de la littérature en sciences sociales contemporaines et/ou simple désir de mieux comprendre sociologiquement ce qui se trame dans ce monde.
Dernière modification : 3 déc. 2025 16:52:56
- Type d'UE
- Séminaires DE/MC
- Disciplines
- Sociologie
- Page web
- https://www.cermes3.cnrs.fr/fr/membres/titulaires/chateauraynaud-francis.html
- Langues
- français
- Mots-clés
- Action publique Agriculture Argumentation Capitalisme Citoyenneté Démocratie Développement durable Droit, normes et société Dynamiques sociales Émotions Énergie Enquêtes Environnement Ethnographie Études des sciences contemporaines Guerre Médecine Milieu Mobilisation(s) Mouvements sociaux Perception Philosophie analytique Politiques publiques Pollution Pragmatique Pragmatisme Pratiques Risques Santé environnementale Savoirs Sciences Sociologie Temps/temporalité Transnational Violence
- Aires culturelles
- Amérique du Sud Europe France
Intervenant·e·s
- Francis Chateauraynaud [référent·e] directeur d'études, EHESS / Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, sociétés (CERMES3)
Le séminaire se donne pour objectif d’infléchir les travaux présentés au cours des années précédentes (2022-2025) sous le titre : Le pragmatisme sociologique et les pouvoirs. De la dynamique des controverses à la fabrique des relations d'emprise. Il sera de nouveau question d’alertes, de controverses, de régulations et de formes de pouvoir, sur des dossiers environnementaux, sanitaires ou technologiques, mais avec un focus particulier sur les manières d’énoncer, de débattre, d'inscrire dans les choses mêmes, en les rendant possibles ou plausibles, des futurs, désirables ou indésirables. De la prophétie à la prospective, de l’anticipation à la prévision, de la promesse au projet, de la délibération à la science-fiction, du futur passé à l’uchronie, de l’éternel retour au basculement imprévisible, de l’utopie au catastrophisme, ou encore de l’alerte à la collapsologie, les personnes, les groupes et les institutions mobilisent un large spectre de registres futurologiques. Qu'elles soient solidement ancrées dans des dispositifs métrologiques ou portées par des logiques narratives ou argumentatives aux contours flous, les visions du futur sont déployées sur de mutiples échelles temporelles, spatiales et sociales.
Il s'agira ainsi d'étudier les mises en tension des futurs, de leur énonciation positive ou négative, depuis la figure des « lendemains qui chantent » jusqu’aux versions les plus sombres, y compris la formule punk du « no future », en examinant , dans toute leur complexité, les relations pragmadialectiques établies par les protagonistes entre investissement du passé, engagement dans le présent et orientation vers le futur. L’examen des matrices des futurs en train de se faire, ou pour le moins de s'énoncer, sera appuyé par les concepts et les outils du pragmatisme sociologique, eux-mêmes hérités du croisement continu de la philosophie pragmatiste, de la balistique sociologique, de la philosophie analytique et de la sociologie argumentative.
L’organisation des séances du séminaire se fera en trois étapes :
- Après un retour sur les maximes fondamentales du pragmatisme sociologique, un premier moment insistera sur la fabrique des futurs en controverses et sur la manière dont des degrés de réversibilité ou des ouvertures d’avenir sont opposés à des figures d’irréversibilité, engageant les acteurs dans une lutte autour d’un gradient de fatalité – à travers de grands dossiers comme le climat, la biodiversité, le nucléaire, les projets miniers ou encore les polluants dits « éternels » (PFAS). Au fil des alertes et des controverses, on voit se déployer une pluralité de visions du futur : les acteurs/énonciateurs sont conduits à adopter des versions plus ou moins déterminées de ce qui va advenir, leur gradient de fatalité menant d’espaces de possibles ouverts à l’infini – qui peuvent être continuellement réformés et enrichis de nouvelles visions ou de nouveaux désirs – à une trajectoire unique, fatale et irrémédiable, souvent énoncée en rapport avec une politique qualifiée de « réaliste » et résumée par la célèbre formule tatchérienne : « There is no alternative ». Les effondrologues et autres catastrophistes ont aussi tendance à se situer du côté du maximum de fatalité. L’approche pragmatique ne consiste pas à leur donner tort mais à tirer toutes les conséquences, d’abord du point de vue de l’enquête et de l’interprétation, mais aussi du point de vue de l’action, de la fermeture des angles du futur qu’implique une faible circulation le long du gradient de fatalité, sur lequel se joue le rapport entre le réversible et l’irréversible. Dans la plupart des processus critiques de longue durée, les échelles temporelles et les capacités d’action sont rarement concordantes, ce qui se traduit entre autres par des conflits de perspective, la relance des alertes et des enquêtes, ou encore la découverte tardive de conséquences ignorées, méprisées ou voilées par des jeux d’intérêts et de représentations.
- Un deuxième moment repartira de la problématique de l’emprise envisagée cette année sous un autre angle : il s'agira de réexaminer les propositions forgées pour renouveler l'approche des pouvoirs et des dominations en les liant plus directement aux formes d’attentes et d’anticipation, de projection ou de détermination auxquelles s’accrochent les acteurs. On pourra ainsi saisir les façons de préempter le futur, en examinant de près les jeux d'ouvertures et de fermetures produits par les relations entre empreneur et désempreneur. Tous les jeux de pouvoir sont marqués par des manoeuvres pour surmonter les incertitudes et assurer des prises sur le futur. L'espace des possibles est ainsi lié à la manière dont s'engendrent des asymétries : souvent radicales, elles passent par des ressorts subtils, le tissage de liens d'emprise permettant la prise de contrôle du champ d’expérience d’autrui – et partant des horizons d’attente. Une emprise est d’autant plus forte et difficile à renverser qu’elle réduit l’espace des possibles en imposant les cadres de la perception, les formes d’expression et les appuis nécessaires à toute action-réaction. On retrouvera sur cette piste un des thèmes obsédants de la philosophie morale, celui du ressentiment, individuel ou collectif, dont on analysera les conditions de production autant que les conséquences. Dans de multiples configurations critiques, dont la concaténation ou la convergence a de sérieux effets politiques, les personnes et les groupes affrontent la colonisation de leur champ d’expérience par les épreuves négatives du passé, processus lui-même favorisé par une impossible reconstruction émancipatrice des futurs.
- Un troisième moment, qui rétroagira sur les précédents, concernera plus spécifiquement les tensions relatives aux jeux d’échelles. On a pu montrer, à partir d’une imposante casuistique, que les processus contemporains sont marqués par une forme particulière de criticité, voire d’hypercriticité, en vertu de laquelle des rebondissements, des retournements ou des bifurcations interviennent de manière désordonnée, de façon peu ou pas contrôlée par les acteurs, sur des échelles ou des lignes d’action hétérogènes et irréductibles. La dimension multiscalaire des processus critiques se voit tout particulièrement dans les conflits relatifs aux infrastructures et aux aménagements, autour des grands projets (souvent qualifiés d’inutiles par les opposants), des choix technologiques (confrontés à une série de risques et d’incertitudes multiples) et des formes d’exploitation des ressources (comme dans le cas de plus en plus emblématique des industries extractives), mais aussi dans les conflits intenses et les guerres qui brisent les régulations ordinaires et font entrer les protagonistes dans des cycles de violence qui non seulement détruisent, pour une durée indéterminée, bien des ouvertures d'avenir, mais reportent sur le futur le réinvestissement du passé - qu'il s'agisse de procès, de mémoire ou d'histoire, un passé futur se déploie en miroir d'un futur passé. De la Shoah ou de Hiroshima-Nagasaki à la Bosnie ou au Rwanda, en passant par les guerres d'Algérie, du Vietnam ou d'Irak, on sait à quel point l'irréversibilité de l'horreur crée une empreinte historique indélébile, en ouvrant un cycle d'éternel retour, qui configure à son tour l'espace des possibles. Il ne fait aucun doute que les guerres en cours, en Ukraine et en Palestine, mais aussi en Afrique, vont peser de tout leur poids sur les épreuves futures, en affectant les discours et les pratiques sur de multiples échelles. Une problématique similaire se déploie avec l'accumulation des catastrophes, et en particulier des événements extrêmes liés aux dérèglements climatiques. Comment, sous de telles contraintes, les acteurs envisagent-ils les futurs ? Parviennent-ils à engager des processus de reconstruction, de réparation ou de régulation ? Quelles formes d'action et de disposition émergent concrètement, au-delà des incantations rhétoriques du "plus jamais ça !", pour assurer les ouvertures d'avenir, qui engagent peinement le rapport des acteurs aux "générations futures" ?
Présente dans le pragmatisme sociologique dès la formation du concept de lanceur d’alerte dans les années 1990, la question des scénarios, modèles ou régimes du futur permet de revisiter une immense littérature qui nous conduira de la prophétie selon Max Weber ou Robert K. Merton, du futur-passé de Rheinart Koselleck ou de la philosophie du présent de George-Herbert Mead, jusqu’aux futurologues contemporains comme Nick Bostrom, en passant par les prospectivistes - Gaston Berger et ses nombreux héritiers, contributeurs de Futuribles - , sans oublier la constellation des collapsologues, saisie dans son hétérogénéité. Ayant rompu avec tout déterminisme, le pragmatisme, inspiré par John Dewey, ne peut qu’inciter à laisser ouvert l’immense espace de variations qu’appelle toute investigation sérieuse sur les futurs : en partant des expériences et des dispositifs de représentation et d’expression, de leur insertion dans les expériences pratiques comme dans leur mise en discussion, tantôt en mode dialogique, tantôt en mode agonistique, il importe de comprendre ce que signifie, d’une configuration à l’autre, avoir prise sur le futur, être en mesure d’en concevoir les contours et les grandes lignes, de parvenir à en imposer la possibilité, la probabilité ou l’inéluctabilité dans des arènes publiques – les débats sans fin sur la bonne "transition écologique" ou l'expérience collective des scientifiques du GIEC ayant montré que ce n’est jamais une mince affaire.
Programme des séances (mise à jour du 14 octobre 2025)
Séance 1 - 7 novembre 2025
FC : Le pragmatisme sociologique face à l’hypercriticité des processus contemporains
Séance 2 - 14 novembre 2025
FC : Le temps des sociologues : de la flèche du temps aux régimes de temporalité
Séance 3 - 21 novembre 2025
FC : Variations des matrices des futurs au fil des alertes et des controverses. Prophéties et prospectives à propos du climat, du nucléaire, des pesticides, des industries extractives…
Séance 4 - 28 novembre 2025
FC : Argumentations, récits et imaginaires : les formes d’anticipation et de scénarisation
Séance 5 - 5 décembre 2025
Pierre Musseau (doctorant, CESSP, Paris 1) : « Les plans de transition comme mise en comptabilité des futurs par les organisations »
Séance 6 - 12 décembre 2025
FC : Des enquêtes multiscalaires : échelles temporelles, échelles spatiales, échelles sociales
Séance 7 - 19 décembre 2025
FC : Du renouveau des mines et des carrières et des formes de résistance qu’elles engendrent
Séance 8 - 9 janvier 2026
FC : L’emprise et la fermeture de l’angle des futurs
Séance 9 - 16 janvier 2026
Alexia Pronesti (doctorante, CERMES3, EHESS) : Villes du futur et promesses technologique : une enquête par immersion dans la réalité du travail numérique en organisation
Séance 10 - 23 janvier 2026
Pierre Wiltz (doctorant, CERMES3, EHESS) : Alzheimer : une cause sanitaire qui met à rude épreuve les logiques de recherche et d’innovation
Séance 11 - 30 janvier 2026
Muriel Ubéda-Saillard (PR, Université de Lille) : La justice pénale internationale a-t-elle encore un avenir ?
Séance 12 - 6 février 2026
FC : Eternel retour de la bifurcation (conclusion du séminaire)
-
Séminaires de recherche
– Sociologie
– M1/S1-M2/S3
Suivi et validation – semestriel hebdomadaire = 6 ECTS
MCC – note de synthèse de séance
- Contacts additionnels
- -
- Informations pratiques
contact par email : chateau@ehess.fr
- Direction de travaux des étudiants
RV avant ou après les séances de séminaire - à fixer préalablement par courriel
- Réception des candidats
La participation au séminaire se fait par la plateforme EHESS ou par courriel. Pas de réception préalable
- Pré-requis
Connaissance minimale de la littérature en sciences sociales contemporaines et/ou simple désir de mieux comprendre sociologiquement ce qui se trame dans ce monde.
-
Campus Condorcet-Centre de colloques
Centre de colloques, Cours des humanités 93300 Aubervilliers
Salle polyvalente 50
1er semestre / hebdomadaire, vendredi 10:30-12:30
du 7 novembre 2025 au 6 février 2026
Nombre de séances : 12