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UE189 - L'oubli au Moyen Âge


Lieu et planning


  • 54 bd Raspail
    54 bd Raspail 75006 Paris
    Salle A05_51
    annuel / bimensuel (2e/4e/5e), vendredi 14:00-16:00
    du 10 novembre 2023 au 31 mai 2024
    Nombre de séances : 12


Description


Dernière modification : 31 oct. 2023 15:22:55

Type d'UE
Séminaires DE/MC
Disciplines
Histoire
Page web
-
Langues
français
Mots-clés
Histoire Histoire intellectuelle Moyen Âge
Aires culturelles
-
Intervenant·e·s
  • Béatrice Delaurenti [référent·e]   directrice d'études (en cours de nomination), EHESS / Anthropologie historique du long Moyen Âge (CRH-AHLoMA)

L’oubli est un mécanisme complexe dépendant à la fois de l’équilibre affectif et psychosomatique de l’individu et de ses relations avec le monde extérieur. En tant que force d’effacement du passé, une force que même les mémoires virtuelles immenses du monde actuel ne parviennent pas à contrer, cet objet intéresse les sciences humaines et sociales. Le mécanisme de l’oubli exerce de puissants effets sur la vie sociale, affective, sur la santé du corps, et révèle, en creux, le fonctionnement de la psyché humaine. Aussi l’oubli ne peut-il être considéré uniquement comme le revers de la mémoire : il est au cœur de l’expérience humaine et apparaît tantôt comme une menace, tantôt un remède.

Le séminaire de cette année abordera l’oubli comme une modalité d’interaction entre l’âme et le corps, en examinant la place qui lui est assignée au Moyen Âge dans le schéma corporel et psychique de l’être humain. L’enquête sera menée dans les sources savantes en latin des XIIIe-XVe siècle. À partir de textes de physiologie, philosophie naturelle, théorie de la magie et démonologie, on cherchera à prendre la mesure de l’ambiguïté fondamentale de l’oubli pour les intellectuels médiévaux.

Calendrier des séances :

10 novembre 

24 novembre

8 décembre

12 janvier 

26 janvier

9 février

8 mars

22 mars

29 mars

26 avril

24 mai

31 mai


Master


  • Séminaires de recherche – Histoire-Histoire du monde/histoire des mondes – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Histoire-Histoire et sciences sociales – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture

Renseignements


Contacts additionnels
-
Informations pratiques
-
Direction de travaux des étudiants

prendre contact par courriel.

Réception des candidats

sur rendez-vous.

Pré-requis
-

Compte rendu


Le paradoxe de l’oubli, modalité d’interaction entre l’âme et le corps, carrefour de l’intime et du collectif, a été notre fil conducteur dans la littérature savante du Moyen Âge européen. Nous avons cherché, d’une part, à appréhender l’oubli non comme le revers de la mémoire, mais comme un phénomène nécessaire à la vie humaine ; nous nous sommes interrogés d’autre part sur l’existence, dans la culture savante médiévale, d’un oubli valorisé et considéré comme bénéfique à l’être humain.

La première séquence a porté sur la médicalisation de l’oubli. Le traité De oblivione de Constantin l’Africain (XIe siècle), adaptation latine d’un texte arabe d’Ibn al-Jazzar (Xe siècle), a été notre point de départ. Il développe une conception physiologique de l’oubli inspirée de Galien et de la médecine humorale. Constantin introduit le terme latin letargia, absent du texte arabe, pour désigner la maladie de l’oubli, et non celle du sommeil, ce qui apparaît comme une nouveauté dans la littérature médicale latine. Nous avons ensuite examiné un corpus de questions rédigées à Salerne vers 1200, qui mettent en avant deux situations d’oubli : l’oubli lié à la saignée suivie de sommeil, et l’oublié provoqué par la fièvre ou la folie. Deux formes sont identifiées, l’oubli sélectif et l’oubli complet (ou parfait), à savoir une amnésie totale. Cette conception de l’oubli est purement physiologique ; le phénomène est expliqué tantôt par l’obstruction des voies de passage de l’esprit psychique, tantôt par la qualité de la substance du cerveau. Les chapitres du Canon d’Avicenne ont apporté un autre regard médical sur l’oubli. Avicenne a une conception large de l’oubli, qu’il envisage tantôt comme l’un des symptômes d’une affection appelée corruption de la mémoire, tantôt comme le symptôme premier d’une pathologie grave, la léthargie. En revanche ses explications sont plus spécifiques : elles lient l’oubli à l’excès d’une qualité particulière dans le cerveau, mais ne font pas référence à l’esprit psychique et très peu à la qualité des méninges. L’accent est placé avant tout sur la localisation de l’oubli dans le cerveau et sa place dans le classement des maladies mentales. Une séance enfin nous a permis d’observer l’intégration de ces discours médicaux dans certaines encyclopédies du XIIIe siècle, et par celles-ci, dans la culture savante.

Lors de la seconde séquence, nous avons examiné deux grandes figures d’oublieux. Certains textes font de l’oubli le propre des gens intelligents. L’opposition d’Aristote entre mémoire et intelligence est ainsi reprise au XIIe siècle par Adélard de Bath, qui caractérise le philosophe par son agilité d’esprit (ingenium) allant va de pair avec une mauvaise mémoire. D’autres auteurs font de l’oubli un facteur de l’âge. Nous avons étudié la position de Roger Bacon, qui considère l’oubli comme une passion de la vieillesse, et celle de Gentile da Foligno, pour qui le manque de mémoire est un état naturel chez l’enfant.

La troisième séquence a porté sur les relations entre amour, exil et oubli, que nous avons abordé à travers des écrits médicaux sur le mal d’amour et sur le mal du pays. L’oubli n’y occupe pas une place centrale, mais il est considéré comme l’un des remèdes au mal d’amour et s’obtient par des stratégies visant l’âme et le corps : distractions, interactions sociales, plaisirs des sens, etc. Une séance sur l’épisode des anneaux de Moïse a permis d’aborder une autre déclinaison de cette relation. Pierre Comestor raconte l’histoire d’un anneau astral fabriqué par Moïse pour obtenir l’oubli, considéré comme bénéfique. Le récit circule dans les encyclopédies, les controverses sur la magie astrale, et apparaît même dans un psautier enluminé. Le succès du motif montre que l’idée de manipuler la mémoire pour obtenir l’oubli était considérée comme légitime dans la culture savante.

La dernière séance de l’année a permis d’esquisser une réflexion sur le lien entre oubli et théorie de la connaissance. Nous avons lu un texte de Nicole Oresme (XIVe siècle) sur l’oubli survenant par manque d’attention, un oubli ordinaire proche de la notion d’inconscient. Cette thématique sera poursuivie l’an prochain.

Publications

Livres :

Mauvais œil. Une histoire médiévale, Paris, Cerf, 2024.

Fascination. Une histoire intellectuelle du mauvais œil (1140-1440), Paris, Cerf (collection Patrimoine), 2023.

Direction d’ouvrage :

avec Nicolas Weill-Parot (dir.), L'action à distance au Moyen Âge et au-delà, Grenoble, Jérôme Millon (collection Asclépios), 2024.

Articles :

avec Nicolas Weill-Parot, « Introduction. L’action à distance, de l’impensable à l’impensé », dans B. Delaurenti, N. Weill-Parot -dir.), L'action à distance au Moyen Âge et au-delà, Grenoble, Jérôme Millon, 2024, p. 5-13.

« Chap. 4 : Magie. La fascination est-elle une action à distance ? (XIIIe-XVe siècle) », dans B. Delaurenti, N. Weill-Parot (dir.), L'action à distance au Moyen Âge et au-delà, Grenoble, Jérôme Millon, 2024, p. 101-120.

Recension :

Damien Boquet, Sainte vergogne : les privilèges de la honte dans l’hagiographie féminine au XIIIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2020 [Cahiers de civilisation médiévale, 266 (avril-juin 2024)]

Dernière modification : 31 oct. 2023 15:22:55

Type d'UE
Séminaires DE/MC
Disciplines
Histoire
Page web
-
Langues
français
Mots-clés
Histoire Histoire intellectuelle Moyen Âge
Aires culturelles
-
Intervenant·e·s
  • Béatrice Delaurenti [référent·e]   directrice d'études (en cours de nomination), EHESS / Anthropologie historique du long Moyen Âge (CRH-AHLoMA)

L’oubli est un mécanisme complexe dépendant à la fois de l’équilibre affectif et psychosomatique de l’individu et de ses relations avec le monde extérieur. En tant que force d’effacement du passé, une force que même les mémoires virtuelles immenses du monde actuel ne parviennent pas à contrer, cet objet intéresse les sciences humaines et sociales. Le mécanisme de l’oubli exerce de puissants effets sur la vie sociale, affective, sur la santé du corps, et révèle, en creux, le fonctionnement de la psyché humaine. Aussi l’oubli ne peut-il être considéré uniquement comme le revers de la mémoire : il est au cœur de l’expérience humaine et apparaît tantôt comme une menace, tantôt un remède.

Le séminaire de cette année abordera l’oubli comme une modalité d’interaction entre l’âme et le corps, en examinant la place qui lui est assignée au Moyen Âge dans le schéma corporel et psychique de l’être humain. L’enquête sera menée dans les sources savantes en latin des XIIIe-XVe siècle. À partir de textes de physiologie, philosophie naturelle, théorie de la magie et démonologie, on cherchera à prendre la mesure de l’ambiguïté fondamentale de l’oubli pour les intellectuels médiévaux.

Calendrier des séances :

10 novembre 

24 novembre

8 décembre

12 janvier 

26 janvier

9 février

8 mars

22 mars

29 mars

26 avril

24 mai

31 mai

  • Séminaires de recherche – Histoire-Histoire du monde/histoire des mondes – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
  • Séminaires de recherche – Histoire-Histoire et sciences sociales – M1/S1-S2-M2/S3-S4
    Suivi et validation – annuel bi-mensuelle = 6 ECTS
    MCC – fiche de lecture
Contacts additionnels
-
Informations pratiques
-
Direction de travaux des étudiants

prendre contact par courriel.

Réception des candidats

sur rendez-vous.

Pré-requis
-
  • 54 bd Raspail
    54 bd Raspail 75006 Paris
    Salle A05_51
    annuel / bimensuel (2e/4e/5e), vendredi 14:00-16:00
    du 10 novembre 2023 au 31 mai 2024
    Nombre de séances : 12

Le paradoxe de l’oubli, modalité d’interaction entre l’âme et le corps, carrefour de l’intime et du collectif, a été notre fil conducteur dans la littérature savante du Moyen Âge européen. Nous avons cherché, d’une part, à appréhender l’oubli non comme le revers de la mémoire, mais comme un phénomène nécessaire à la vie humaine ; nous nous sommes interrogés d’autre part sur l’existence, dans la culture savante médiévale, d’un oubli valorisé et considéré comme bénéfique à l’être humain.

La première séquence a porté sur la médicalisation de l’oubli. Le traité De oblivione de Constantin l’Africain (XIe siècle), adaptation latine d’un texte arabe d’Ibn al-Jazzar (Xe siècle), a été notre point de départ. Il développe une conception physiologique de l’oubli inspirée de Galien et de la médecine humorale. Constantin introduit le terme latin letargia, absent du texte arabe, pour désigner la maladie de l’oubli, et non celle du sommeil, ce qui apparaît comme une nouveauté dans la littérature médicale latine. Nous avons ensuite examiné un corpus de questions rédigées à Salerne vers 1200, qui mettent en avant deux situations d’oubli : l’oubli lié à la saignée suivie de sommeil, et l’oublié provoqué par la fièvre ou la folie. Deux formes sont identifiées, l’oubli sélectif et l’oubli complet (ou parfait), à savoir une amnésie totale. Cette conception de l’oubli est purement physiologique ; le phénomène est expliqué tantôt par l’obstruction des voies de passage de l’esprit psychique, tantôt par la qualité de la substance du cerveau. Les chapitres du Canon d’Avicenne ont apporté un autre regard médical sur l’oubli. Avicenne a une conception large de l’oubli, qu’il envisage tantôt comme l’un des symptômes d’une affection appelée corruption de la mémoire, tantôt comme le symptôme premier d’une pathologie grave, la léthargie. En revanche ses explications sont plus spécifiques : elles lient l’oubli à l’excès d’une qualité particulière dans le cerveau, mais ne font pas référence à l’esprit psychique et très peu à la qualité des méninges. L’accent est placé avant tout sur la localisation de l’oubli dans le cerveau et sa place dans le classement des maladies mentales. Une séance enfin nous a permis d’observer l’intégration de ces discours médicaux dans certaines encyclopédies du XIIIe siècle, et par celles-ci, dans la culture savante.

Lors de la seconde séquence, nous avons examiné deux grandes figures d’oublieux. Certains textes font de l’oubli le propre des gens intelligents. L’opposition d’Aristote entre mémoire et intelligence est ainsi reprise au XIIe siècle par Adélard de Bath, qui caractérise le philosophe par son agilité d’esprit (ingenium) allant va de pair avec une mauvaise mémoire. D’autres auteurs font de l’oubli un facteur de l’âge. Nous avons étudié la position de Roger Bacon, qui considère l’oubli comme une passion de la vieillesse, et celle de Gentile da Foligno, pour qui le manque de mémoire est un état naturel chez l’enfant.

La troisième séquence a porté sur les relations entre amour, exil et oubli, que nous avons abordé à travers des écrits médicaux sur le mal d’amour et sur le mal du pays. L’oubli n’y occupe pas une place centrale, mais il est considéré comme l’un des remèdes au mal d’amour et s’obtient par des stratégies visant l’âme et le corps : distractions, interactions sociales, plaisirs des sens, etc. Une séance sur l’épisode des anneaux de Moïse a permis d’aborder une autre déclinaison de cette relation. Pierre Comestor raconte l’histoire d’un anneau astral fabriqué par Moïse pour obtenir l’oubli, considéré comme bénéfique. Le récit circule dans les encyclopédies, les controverses sur la magie astrale, et apparaît même dans un psautier enluminé. Le succès du motif montre que l’idée de manipuler la mémoire pour obtenir l’oubli était considérée comme légitime dans la culture savante.

La dernière séance de l’année a permis d’esquisser une réflexion sur le lien entre oubli et théorie de la connaissance. Nous avons lu un texte de Nicole Oresme (XIVe siècle) sur l’oubli survenant par manque d’attention, un oubli ordinaire proche de la notion d’inconscient. Cette thématique sera poursuivie l’an prochain.

Publications

Livres :

Mauvais œil. Une histoire médiévale, Paris, Cerf, 2024.

Fascination. Une histoire intellectuelle du mauvais œil (1140-1440), Paris, Cerf (collection Patrimoine), 2023.

Direction d’ouvrage :

avec Nicolas Weill-Parot (dir.), L'action à distance au Moyen Âge et au-delà, Grenoble, Jérôme Millon (collection Asclépios), 2024.

Articles :

avec Nicolas Weill-Parot, « Introduction. L’action à distance, de l’impensable à l’impensé », dans B. Delaurenti, N. Weill-Parot -dir.), L'action à distance au Moyen Âge et au-delà, Grenoble, Jérôme Millon, 2024, p. 5-13.

« Chap. 4 : Magie. La fascination est-elle une action à distance ? (XIIIe-XVe siècle) », dans B. Delaurenti, N. Weill-Parot (dir.), L'action à distance au Moyen Âge et au-delà, Grenoble, Jérôme Millon, 2024, p. 101-120.

Recension :

Damien Boquet, Sainte vergogne : les privilèges de la honte dans l’hagiographie féminine au XIIIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2020 [Cahiers de civilisation médiévale, 266 (avril-juin 2024)]