UE163 - Construire une histoire du handicap et de la surdité à travers les siècles


Lieu et planning


Attention !
Vous ne pourrez pas accéder à ce séminaire sans avoir préalablement déposé une demande via le lien suivant (une demande est nécessaire pour chaque séminaire auquel vous souhaitez participer, merci de déposer la demande au plus tard 72 heures avant le début de la première séance) : https://participations.ehess.fr/demandes/__nouvelle__?seminaire=163.

  • 54 bd Raspail
    54 bd Raspail 75006 Paris
    Salle AS1_08
    annuel / mensuel (3e), mardi 17:00-19:00
    du 17 octobre 2023 au 18 juin 2024

    Séance supplémentaire le 30 avril 2024 (même horaire, même salle)


Description


Dernière modification : 6 octobre 2023 15:42

Type d'UE
Séminaires collectifs de recherche
Disciplines
Anthropologie historique, Histoire
Page web
-
Langues
français lsf
Mots-clés
Anthropologie historique Citoyenneté Culture Discrimination Droit, normes et société Handicap Histoire Langue des signes Minorités Politiques publiques Psychiatrie Sourds
Aires culturelles
Transnational/transfrontières
Intervenant·e·s

Pour la troisième année consécutive, le séminaire « Construire une histoire du handicap et de la surdité à travers les siècles » propose de bâtir une réflexion autour des recherches sur l’histoire du handicap, de la surdité et des troubles psychiques. L’objectif est de mettre en relation des recherches qui s’effectuent souvent en parallèle et de constituer un réseau scientifique qui dépasse les limites actuelles, en faisant converger notamment des historien·e·s  qui, depuis les vingt dernières années, renouvellent les trois champs de recherche par des approches, des méthodes et des objets nouveaux. Les communautés scientifiques s’intéressant à l’histoire du handicap, de la surdité et des troubles psychiques de l’espace francophone se sont plutôt construites autour des thématiques (cécité, surdité, psychiatrie) ou des périodes historiques et des aires culturelles précises (histoire du handicap du XXe siècle, ou dans l’Europe médiévale). À l’époque contemporaine ces communautés de recherche ont pris des chemins divergents. Du côté de la surdité, l’historiographie a fondé ses approches sur une conception socio-anthropologique des sourds et de la langue des signes en laissant le concept de surdité rivé à une histoire médicale de la déficience ou tout au moins, à une histoire de catégories technico-institutionnelles et à sa critique. Du côté de l’histoire du handicap, une partie de la recherche s’est centrée sur l’histoire institutionnelle du handicap et sur les politiques publiques de sa prise en charge. La Deaf History, la Disability History et la Mad History ont construit ainsi leurs propres réseaux scientifiques internationaux et leurs propres épistémologies avec une certaine distanciation voire cloisonnement.  

Si les histoires du handicap et de la surdité s’entremêlent au cours de l’époque contemporaine (l’origine de l’éducation des sourds et des aveugles remonte au XVIIIe siècle, les sourds luttent d’ailleurs aux côtés des aveugles pour conquérir le droit à une éducation gratuite, laïque et obligatoire au cours des années 1930), les historiographies de l’une et de l’autre ne se croisent que rarement. Les thématiques centrales divergent selon les époques : les chercheurs intéressé·e·s par les époques médiévale et moderne prêtent un intérêt considérable au poids de la religion, ce qui n’est pas le cas pour l’époque contemporaine. La littérature historique sur la période contemporaine a évolué d’un intérêt pour les politiques publiques, pour l’action des institutions éducatives ou associatives ou pour les trajectoires biographiques (des grands personnages historiques comme les médecins ou les éducateurs), vers des approches transnationales ou davantage biographiques, ou vers des approches plus intersectorielles, prenant en compte le genre ou la race. Quelques travaux historiques commencent à intégrer le paradigme intersectionnel dans leurs recherches, où le « handicap » est conceptualisé comme l’une des multiples caractéristiques identitaires de l’individu. Dans le champ de la Mad History, l’historiographie s’est intéressée récemment aux alternatives thérapeutiques à l’institutionnalisation, aux trajectoires de vie des personnes concernées, et aux relations entre les institutions et les familles.

Nous souhaitons donc poursuivre et formaliser l’élan de l’année universitaire précédente, afin de contribuer à la fois à la diffusion des travaux récents ou en cours ; à la formation des jeunes chercheurs ; ainsi qu’à la structuration d’un réseau francophone de recherche sur l’histoire du handicap et de la surdité toutes périodes historiques confondues.

17 octobre 2023 : séance d'ouverture dans le cadre du cycle de conversations organisé par Le Comptoir - Fondation Maison des sciences de l'Homme et la revue ALTER éditée par les Éditions de l'EHESS : Dimensions historiques du handicap avec la participation de :

  • Ninon Dubourg (chargée de recherche du FRS-FNRS, Université de Liège), « Empreintes matérielles de la cécité et de la mutité à l’époque médiévale », Les nouvelles de l'archéologie, n°165, Archéologies du handicap, 2021.
  • Valentin Miclon (chercheur postdoctorant projet REQUIEM, Université de Caen Normandie), « Un handicap institutionnalisé : la lèpre au Moyen Âge », Les nouvelles de l'archéologie, n°165, Archéologies du handicap, 2021.

Le revue est en vente au Comptoir et consultable sur Openedition Journals ici

  • Discutant : Gildas Brégain, historien, chargé de recherche au CNRS, Laboratoire Arènes et co-rédacteur en chef de la revue ALTER.

21 novembre 2023 :   Identifier le handicap sous toutes ses formes 

  • Samuel Dalzilio (Université du Luxembourg), « Parcours de vie de personnes porteuses d’un handicap à l’heure de la désinstitutionnalisation psychiatrique en Belgique »

Au regard du nombre actuel de lits psychiatriques toujours élevé dans le royaume, il est aisé de penser que la désinstitutionnalisation psychiatrique en Belgique n’a pas eu lieu. Cependant, un analyse plus fine permet de révéler un réalité d’avantage nuancée. En effet, la transformation de l’asile en hôpital psychiatrique dans la seconde moitié du XXe siècle entraine la sortie de certaines catégories de patients traditionnellement placées dans les institutions psychiatriques à défaut d’autres perspectives de prise en charge. C’est le cas notamment des personnes porteuses d’un handicap mental qui, bénéficiant d’une série d’innovations législatives et institutionnelles à partir des années 1960, vont être orientées vers des nouveaux espaces d’accueil, de soins et d’assistance spécifiques à leurs besoins. A travers l’étude de parcours de vie sur des temps longs de personnes porteuses d’un handicap, toutes internées dans une institution psychiatrique bruxelloise en 1963, cette contribution interrogera les modalités concrètes de cette désinstitutionnalisation partielle.

  • Rozenn Colleter (archéo-anthropologue à l’INRAP Grand-Ouest, UMR 5288 CAGT « Centre d'anthropobiologie et de génomique de Toulouse »), « L'archéologie du handicap et des inégalités sociales au couvent des Jacobins de Rennes (XIIIe-XVIIIe siècle) »

L’état de santé d’une population et le handicap ne relèvent pas uniquement des questions de pathologie et de biologie, mais aussi des interactions des hommes avec leur environnement et de leur situation économique et sociale. Si ces interactions sont difficiles à lire pour les populations du passé, l’archéologie peut se baser sur l’impact fonctionnel de certaines lésions handicapantes. Les cimetières du couvent des Jacobins de Rennes serviront ici de support à l’exercice pour montrer le poids des inégalités hommes/femmes, des groupes socio-économiques selon les périodes envisagées. Cette approche, bien que nécessairement limitée, est cependant encourageante pour l’histoire des handicaps et des inégalités.

19 décembre 2023 :  Lèpre et handicap au Moyen Âge

  • Johan Picot (historien consultant, chercheur associé à l’Institut Ausonius‑UMR 5607 (Université Bordeaux-Montaigne), directeur d'édition de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Clermont-Fd), « La Purge des lépreux. Maladie, justice et société en Auvergne à la fin du Moyen Âge »

Dès le début du XIIe siècle au plus tard, l’Auvergne assiste au retour de la lèpre. Au sein du diocèse de Clermont, une ville se démarque plus que les autres par sa politique d’assistance et par les dispositifs sanitaires qu’elle met en place : Montferrand. La ville paraît la plus organisée avec la léproserie d’Herbet qui fait figure de « centre de dépistage » pour les malades. Prise en charge par le consulat, la pratique qui consiste à examiner les personnes soupçonnées de lèpre s’institutionnalise peu à peu et prend la forme d’un tribunal royal original et unique en France : « la Purge ». Contrôlée par les officiers royaux dès le début du XIVe siècle au plus tard, le rôle du tribunal consiste, sous couvert de l’utilitas publica, à chercher, convoquer, examiner, juger puis écarter de la population les lépreux demeurant en Auvergne. 

  • Adam Mirbeau (doctorant /Université d’Angers – TEMOS (Temps, mondes, sociétés) UMR 9016 CNRS), « Infirmités corporelles permanentes et temporaires dans les cas d’empêchements canoniques au sacerdoce (1140-1234) : vers une distinction entre « handicap » et « maladie » ? »

La communication s’appuie sur des textes du droit canonique médiéval (1140-1234) qui régissent le statut des prêtres selon leur corps. Elle étudie les empêchements canoniques au sacerdoce en mettant en regard ceux liés à une infirmité corporelle permanente d’une part, et temporaire d’autre part. L’inscription de l’infirmité dans le temps est l’un des éléments examinés par les canonistes pour déterminer le degré de capacité juridique d’un prêtre infirme. Comment est mobilisé l’argumentaire de la temporalité dans ces cas d’empêchements ? Selon quel vocabulaire ? Quelles sont les conséquences juridiques particulières selon que l’infimité soit une mutilation congénitale, ou acquise, ou une faiblesse corporelle temporaire, ou intermittente ? Quels cas juridiques permettent aux canonistes de penser l’état-limite entre infirmités permanentes et infirmités temporaires ? In fine, cette communication vise un double objectif : dégager des éléments de compréhension de la typologie des désordres corporels telle qu’elle s’élabore dans le droit canonique ; et questionner, à l’aune de la pensée juridique médiévale, les ressorts d’une distinction aujourd’hui admise entre « handicap » et « maladie ».

16 janvier 2024 : Histoires intimes et maternités

  • Francesca Arena (Institut éthique, histoire & humanités, iEH2, Université de Genève), « Folles de maternité. L’aptitude des femmes à faire les mères sous le regard des médecins  (XVIIIe-XXe siècles) »

Alors qu’une nouvelle molécule vient d’être approuvé par les FDA (le zuranolone) pour le traitement des dépressions post natales, l’origine du diagnostic de ces troubles est ancien. 

La fatigue, la tristesse, les bizarreries de la femme qui accouche, connues depuis l’Antiquité, sont repensées au XIXe siècle par une médecine qui cherche à définir les aptitudes et les comportements normaux de la maternité. 

Au lieu de naturaliser les difficultés du devenir mère et penser une nouvelle épistémologie des fonctions parentales on dispose encore aujourd’hui d’un modèle théorique très ancien pour penser les troubles de la maternité qui clive les comportements des femmes. 

Je reviendrai ainsi dans les principales étapes de la construction d’un paradigme de maternité psychique questionnant le rôle joué par les différentes spécialités médicales et ses imbrications avec les assignations sociales de genre.

  • Caroline Muller (maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'université Rennes 2), « Les "amoureuses de prêtres" de la Belle Époque. Du fait divers à la catégorie psychiatrique »

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les médecins aliénistes s'attachent à décrire toujours plus précisément les maux féminins à l'aide de catégories de plus en plus nombreuses. Si l'on connaît le cas de l'hystérie (Edelman, 2003), on s'est moins intéressé à l'érotomanie, dont la définition provoque des débats animés à partir des années 1890.  Articulant fait divers, histoire de la médecine et histoire du genre, mon propos retracera la construction socioculturelle de l'érotomanie à partir de la littérature médicale. Or, au centre de l'élaboration de cette affection psychiatrique, on trouve « l'amoureuse de prêtre », femme qui se croit aimée de son confesseur ou de son curé, parfois jusqu'à l'agression physique et au harcèlement. Comment expliquer que cette figure d'amoureuse de prêtre, née du fait divers, entre dans les collections de cas cliniques jusqu'à incarner le modèle de l'érotomane dans les années 1920 ?

19 mars 2024 : Sourds et entendants dans l'histoire (séance ouverte à tou·tes)

  • Dirksen Baumann (professeur et directeur du centre des Deaf Studies, Université Gallaudet, E.-U), « Perte auditive : comment les personnes entendantes souffrent du phonocentrisme  »

Ce séminaire propose une nouvelle façon de considérer la « perte d'audition » - non pas comme le manque d'audition qui définit la surdité, mais comme le manque que les personnes entendantes ressentent lorsqu'elles ne parviennent pas à intégrer la conscience du gain sourd.  La plupart d'entre nous n'ont pas conscience d'être des personnes entendantes ; pourtant, dès que nous prenons conscience d'être « entendants » dans le contexte de la communauté sourde, nous prenons conscience de la contingence de ce point de vue épistémologique particulier. Ce séminaire présentera les symptômes des privations créées par une orientation phonocentrique non examinée – y compris les façons limitées dont nous avons défini ce qui est et n'est pas une langue, les façons dont nous avons conçu notre environnement bâti, le manque de contact visuel soutenu, et la vulnérabilité au stress accru causé par la pollution sonore. Mettre en avant ces incarnations de la « perte auditive » permet de décentrer l'audition comme une position de privilège par défaut.

  • Discussion avec Andrea Benvenuto, EHESS.

30 avril 2024 :  Appréhension de la surdité et de la folie

  • Eva Yampolsky (lnstitut éthique histoire humanités, IEH2, Université de Genève), « Histoire de la folie aux époques moderne et contemporaine. La folie du suicide. La mort volontaire comme objet médical en France au XIXe siècle »

Le suicide demeure depuis toujours, et encore aujourd’hui, un problème de société. Au cours de l’histoire, tout un spectre de savoirs et de pratiques – juristes, ecclésiastiques, philosophes, puis médecins et sociologues, entre autres – questionnent ce phénomène et se confrontent à son défi. Dans ce séminaire, il s'agira d'explorer la manière dont le suicide est devenu un objet psychiatrique au XIXe siècle en France. Nous examinerons les définitions et les théories médicales, les pratiques thérapeutiques, et les enjeux sanitaires de la prévention, à l’aube de la suicidologie contemporaine.

  • Pauline Teyssier, (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne,Institut d’histoire moderne et contemporaine (IHMC)),« Des citoyens à intégrer : la prise en charge des sourds-muets, des aveugles et des aliénés par l’État. Le rôle des institutions nationales (Révolution française-début du XIXe siècle)"

    « Avant la découverte des procédés salutaires que nous connaissons, la dure nécessitée forçait leurs frères à les plaindre sans entreprendre de les guérir, mais aujourd’hui ne serions-nous pas coupables de lèze-humanité si, par notre insouciance, nous laissons échapper les moyens connus de les consoler dans leur infortune ! Épargnons-nous ce remords et ne laissons pas ce regret à la postérité […] ». En introduisant cette nouvelle notion de crime de « lèze-humanité », Louis-François Alhoy (1760-1826), instituteur puis directeur entre 1797 et 1799 de l’Institut des sourds-muets de Paris, entend dénoncer l’indifférence coupable dont les sourds-muets ont fait l’objet jusqu’alors. La question de la prise en charge des sourds-muets, des aveugles et des aliénés fait en effet l’objet de nombreux débats pendant la Révolution française. Pour les révolutionnaires, l’enjeu est de se réapproprier le monopole que possédait l’Église sur l’assistance aux pauvres et aux infirmes, mais aussi de poser une question qui devient essentielle dans ce moment de recomposition politique et sociale : quelle place accorder aux infirmes dans cette nouvelle communauté politique en construction ? Tout sujet étant amené à devenir citoyen, l’enjeu de l’intégration de ces individus souvent considérés comme marginaux s’impose comme un impératif national, et se traduit notamment par la mise en place d’institutions nationales, placées sous tutelle du ministère de l’Intérieur et financées, en partie, sur des fonds publics. Ces institutions diffèrent dans leur fonctionnement mais contribuent, chacune à leur échelle, à catégoriser ces populations par leur prise en charge spécifique.

21 mai 2024 : Histoire de l'institution des sourds de Paris et des sourds en général

  • Alexis Karacostas, Histoire de l'INJS de Paris (publication prévue 2024, Créaphis) : présentation du livre
  • Andrea Benvenuto (maitresse de conférences à l'EHESS - Collectif de recherche Les Deaf Studies en question) & Mike Gulliver (chargé de recherche au Deaf Studies Trust - Bristol), « Les banquets des sourds-muets : un espace sourd dans et hors des murs de l’Institut »

Cette communication s'inspire d'un article qui accompagne la publication prochaine d'un ouvrage dédié à l'histoire de l'Institut national de jeunes sourds de Paris. La renommée de l'Institut s’est forgée à partir de l’héritage de l’abbé de L’Épée et de l’enseignement en langue des signes alors même que celle-ci était bannie des salles de classe, marquant, selon les Deaf Studies, la période la plus sombre de son histoire. La mise à l’écart progressive des enseignants sourds et de la langue des signes tout au long du xixe siècle et l’ère ouvertement oraliste qui commence au tournant du xxe siècle, ont placé l’Institution parisienne au centre de critiques dénonçant ces mesures d’oppression des sourds. Si nous avons choisi d’apporter une pierre à l’écriture de l’histoire de l’Institut des Sourds de Paris, en prenant appui sur les banquets des sourds-muets et en nous servant de la notion d’espace sourd, c’est bien parce que les banquets portent à la fois une réponse aux tensions linguistiques et politiques vécues par les sourds à l’intérieur des murs de l’Institut des sourds de Paris. En même temps, ils ne peuvent être analysés sous le seul angle de la réaction à une politique, aussi défavorable soit-elle aux intérêts des sourds. Les banquets représentent un moment capital dans la reconfiguration de la scène en termes égalitaires (Benvenuto, 2009, 2013), là où la réalité alternative d'une humanité signante transperce le monde « normal » et se manifeste dans un lieu spécifique, avec une puissance politique propre (Gulliver, 2004, 2009).

  • Arnaud Paturet (CNRS, centre de théorie et analyse du droit, École normale supérieure/Nanterre Université), « Histoire de la surdité à l’époque antique »

Si la différence et la déficience corporelles n’apparaissent que modérément dans les législations modernes, hormis celles qui visent l’érection du handicap au sens large comme catégorie spécifique, les textes des juristes romains contenus dans divers recueils (Digeste, Sentences de Paul, Code et Institutes de Justinien, Règles d’Ulpien) recèlent des références à diverses formes d’anormalités physiologiques. Ils raisonnent comme un écho aux textes littéraires, ceux-ci fournissent des témoignages au regard de l’exclusion ou de l’acceptation de la différence physiologique selon les cas et les époques. Parmi les sources juridiques, la surdité occupe 32 textes sur la masse juridique documentaire qui nous est parvenue. Les juristes distinguent la défaillance auditive, même sévère, de la surdité totale (D.44.2.1.15). Une fois cette séparation établie, deux hypothèses sont à prendre en compte lorsqu’il s’agit par exemple de contracter des obligations. D’abord celle de la stipulatio qui requiert une interrogation et une réponse afin d’exprimer la promesse d’une action future. Ici ni le muet, ni le sourd ni l’enfant, ni l’absent ne peuvent contracter. En revanche, quand l’obligation n’implique pas la parole au plan formel, les opérateurs du droit sont plus souples. Le juriste sévérien Paul nous indique au D.44.7.48 que dans les affaires où les paroles ne sont pas nécessaires et dans lesquelles le consentement suffit, un sourd peut être contractant parce qu’il lui est possible de comprendre les termes de l’accord. Ainsi, on constate que le droit romain classique n’a pas traité la surdité comme une déficience qui, par principe, pourrait barrer l’accès au droit pour les protagonistes. Les seules restrictions qui subsistent sont celles afférentes aux formes du droit si chères aux juristes Romains.

18 juin 2024 : Conflits et handicaps en URSS et en France

  • Alexandre Sumpf, (Université de Strasbourg), « Se représenter et s'affirmer invalide dans la Russie tsariste: les mutilés de guerre de 14-18 »

Devenus un groupe social à part entière du fait des ravages de la guerre industrielle, les invalides de guerre ont dû mettre en œuvre à leur profit le contrat établi avec l'État en 1912 pour les vétérans du conflit contre le Japon. En effet, dans leur ensemble, leurs commentaires collectifs et leurs initiatives individuelles ont proposé une nouvelle rédaction construite moins sur une base morale/patriotique (recherche de récompense), que sur une base médicale et juridique (recherche d'indemnisation). Ils se sont remobilisés pour un nouveau combat quand c'était encore possible - pendant la guerre - parce qu'ils savaient qu'en Russie, l'État et la société ne reconnaissent pas leur dette envers les vétérans et marginalisent les handicapés. La plupart d'entre eux ont été réduits au silence, mais certains ont appris à écrire "je" et à situer leur destin personnel au milieu de l'histoire générale d'une armée vaincue et d'un village révolutionné.

  • Marie Derrien (maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Lille, membre de l'Institut de recherches historiques de l'Institut de recherches historiques du septentrion (IRHiS - UMR 8529)), « Des invalides à part. Les effets de la Grande Guerre sur la perception et la prise en charge des maladies mentales à travers le cas des "mutilés du cerveau" »

Au lendemain de l'armistice, une loi réforme la législation sur les pensions attribuées aux soldats blessés et infirmes. Son article 55 est le seul à concerner une catégorie de pensionnés définie en fonction de l’infirmité dont ils sont atteints : les anciens combattants atteints de troubles mentaux. Exclus des soins médicaux gratuits, ceux-ci sont contraints de faire prélever sur leur pension leur frais de séjour à l’asile, mais aussi une indemnité pour leurs épouses et leurs enfants qui n’ont pas droit aux statuts de veuve et d’orphelin. Puis, au cours de l'entre-deux-guerres, le bénéfice de la « présomption d'origine », en vertu de laquelle ils n'ont pas à prouver que leur maladie est imputable à la guerre, leur est de plus en plus contesté. Bon nombre voient leurs demandes de pension rejetées, tandis que les portes des écoles de rééducation leur sont fermées. Ainsi, le traitement réservé au handicap mental diffère fondamentalement de celui que suscite le handicap physique. Nous montrerons pourquoi et ce que cela implique pour les « mutilés du cerveau ».


Master


Cette UE n'est rattachée à aucune formation de master.


Renseignements


Contacts additionnels
Gildas.BREGAIN@ehesp.fr ninon.dubourg@gmail.com
Informations pratiques

sur rendez-vous.

Direction de travaux des étudiants

sur rendez-vous.

Réception des candidats

sur rendez- vous

Pré-requis

aucun.

Dernière modification : 6 octobre 2023 15:42

Type d'UE
Séminaires collectifs de recherche
Disciplines
Anthropologie historique, Histoire
Page web
-
Langues
français lsf
Mots-clés
Anthropologie historique Citoyenneté Culture Discrimination Droit, normes et société Handicap Histoire Langue des signes Minorités Politiques publiques Psychiatrie Sourds
Aires culturelles
Transnational/transfrontières
Intervenant·e·s

Pour la troisième année consécutive, le séminaire « Construire une histoire du handicap et de la surdité à travers les siècles » propose de bâtir une réflexion autour des recherches sur l’histoire du handicap, de la surdité et des troubles psychiques. L’objectif est de mettre en relation des recherches qui s’effectuent souvent en parallèle et de constituer un réseau scientifique qui dépasse les limites actuelles, en faisant converger notamment des historien·e·s  qui, depuis les vingt dernières années, renouvellent les trois champs de recherche par des approches, des méthodes et des objets nouveaux. Les communautés scientifiques s’intéressant à l’histoire du handicap, de la surdité et des troubles psychiques de l’espace francophone se sont plutôt construites autour des thématiques (cécité, surdité, psychiatrie) ou des périodes historiques et des aires culturelles précises (histoire du handicap du XXe siècle, ou dans l’Europe médiévale). À l’époque contemporaine ces communautés de recherche ont pris des chemins divergents. Du côté de la surdité, l’historiographie a fondé ses approches sur une conception socio-anthropologique des sourds et de la langue des signes en laissant le concept de surdité rivé à une histoire médicale de la déficience ou tout au moins, à une histoire de catégories technico-institutionnelles et à sa critique. Du côté de l’histoire du handicap, une partie de la recherche s’est centrée sur l’histoire institutionnelle du handicap et sur les politiques publiques de sa prise en charge. La Deaf History, la Disability History et la Mad History ont construit ainsi leurs propres réseaux scientifiques internationaux et leurs propres épistémologies avec une certaine distanciation voire cloisonnement.  

Si les histoires du handicap et de la surdité s’entremêlent au cours de l’époque contemporaine (l’origine de l’éducation des sourds et des aveugles remonte au XVIIIe siècle, les sourds luttent d’ailleurs aux côtés des aveugles pour conquérir le droit à une éducation gratuite, laïque et obligatoire au cours des années 1930), les historiographies de l’une et de l’autre ne se croisent que rarement. Les thématiques centrales divergent selon les époques : les chercheurs intéressé·e·s par les époques médiévale et moderne prêtent un intérêt considérable au poids de la religion, ce qui n’est pas le cas pour l’époque contemporaine. La littérature historique sur la période contemporaine a évolué d’un intérêt pour les politiques publiques, pour l’action des institutions éducatives ou associatives ou pour les trajectoires biographiques (des grands personnages historiques comme les médecins ou les éducateurs), vers des approches transnationales ou davantage biographiques, ou vers des approches plus intersectorielles, prenant en compte le genre ou la race. Quelques travaux historiques commencent à intégrer le paradigme intersectionnel dans leurs recherches, où le « handicap » est conceptualisé comme l’une des multiples caractéristiques identitaires de l’individu. Dans le champ de la Mad History, l’historiographie s’est intéressée récemment aux alternatives thérapeutiques à l’institutionnalisation, aux trajectoires de vie des personnes concernées, et aux relations entre les institutions et les familles.

Nous souhaitons donc poursuivre et formaliser l’élan de l’année universitaire précédente, afin de contribuer à la fois à la diffusion des travaux récents ou en cours ; à la formation des jeunes chercheurs ; ainsi qu’à la structuration d’un réseau francophone de recherche sur l’histoire du handicap et de la surdité toutes périodes historiques confondues.

17 octobre 2023 : séance d'ouverture dans le cadre du cycle de conversations organisé par Le Comptoir - Fondation Maison des sciences de l'Homme et la revue ALTER éditée par les Éditions de l'EHESS : Dimensions historiques du handicap avec la participation de :

  • Ninon Dubourg (chargée de recherche du FRS-FNRS, Université de Liège), « Empreintes matérielles de la cécité et de la mutité à l’époque médiévale », Les nouvelles de l'archéologie, n°165, Archéologies du handicap, 2021.
  • Valentin Miclon (chercheur postdoctorant projet REQUIEM, Université de Caen Normandie), « Un handicap institutionnalisé : la lèpre au Moyen Âge », Les nouvelles de l'archéologie, n°165, Archéologies du handicap, 2021.

Le revue est en vente au Comptoir et consultable sur Openedition Journals ici

  • Discutant : Gildas Brégain, historien, chargé de recherche au CNRS, Laboratoire Arènes et co-rédacteur en chef de la revue ALTER.

21 novembre 2023 :   Identifier le handicap sous toutes ses formes 

  • Samuel Dalzilio (Université du Luxembourg), « Parcours de vie de personnes porteuses d’un handicap à l’heure de la désinstitutionnalisation psychiatrique en Belgique »

Au regard du nombre actuel de lits psychiatriques toujours élevé dans le royaume, il est aisé de penser que la désinstitutionnalisation psychiatrique en Belgique n’a pas eu lieu. Cependant, un analyse plus fine permet de révéler un réalité d’avantage nuancée. En effet, la transformation de l’asile en hôpital psychiatrique dans la seconde moitié du XXe siècle entraine la sortie de certaines catégories de patients traditionnellement placées dans les institutions psychiatriques à défaut d’autres perspectives de prise en charge. C’est le cas notamment des personnes porteuses d’un handicap mental qui, bénéficiant d’une série d’innovations législatives et institutionnelles à partir des années 1960, vont être orientées vers des nouveaux espaces d’accueil, de soins et d’assistance spécifiques à leurs besoins. A travers l’étude de parcours de vie sur des temps longs de personnes porteuses d’un handicap, toutes internées dans une institution psychiatrique bruxelloise en 1963, cette contribution interrogera les modalités concrètes de cette désinstitutionnalisation partielle.

  • Rozenn Colleter (archéo-anthropologue à l’INRAP Grand-Ouest, UMR 5288 CAGT « Centre d'anthropobiologie et de génomique de Toulouse »), « L'archéologie du handicap et des inégalités sociales au couvent des Jacobins de Rennes (XIIIe-XVIIIe siècle) »

L’état de santé d’une population et le handicap ne relèvent pas uniquement des questions de pathologie et de biologie, mais aussi des interactions des hommes avec leur environnement et de leur situation économique et sociale. Si ces interactions sont difficiles à lire pour les populations du passé, l’archéologie peut se baser sur l’impact fonctionnel de certaines lésions handicapantes. Les cimetières du couvent des Jacobins de Rennes serviront ici de support à l’exercice pour montrer le poids des inégalités hommes/femmes, des groupes socio-économiques selon les périodes envisagées. Cette approche, bien que nécessairement limitée, est cependant encourageante pour l’histoire des handicaps et des inégalités.

19 décembre 2023 :  Lèpre et handicap au Moyen Âge

  • Johan Picot (historien consultant, chercheur associé à l’Institut Ausonius‑UMR 5607 (Université Bordeaux-Montaigne), directeur d'édition de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Clermont-Fd), « La Purge des lépreux. Maladie, justice et société en Auvergne à la fin du Moyen Âge »

Dès le début du XIIe siècle au plus tard, l’Auvergne assiste au retour de la lèpre. Au sein du diocèse de Clermont, une ville se démarque plus que les autres par sa politique d’assistance et par les dispositifs sanitaires qu’elle met en place : Montferrand. La ville paraît la plus organisée avec la léproserie d’Herbet qui fait figure de « centre de dépistage » pour les malades. Prise en charge par le consulat, la pratique qui consiste à examiner les personnes soupçonnées de lèpre s’institutionnalise peu à peu et prend la forme d’un tribunal royal original et unique en France : « la Purge ». Contrôlée par les officiers royaux dès le début du XIVe siècle au plus tard, le rôle du tribunal consiste, sous couvert de l’utilitas publica, à chercher, convoquer, examiner, juger puis écarter de la population les lépreux demeurant en Auvergne. 

  • Adam Mirbeau (doctorant /Université d’Angers – TEMOS (Temps, mondes, sociétés) UMR 9016 CNRS), « Infirmités corporelles permanentes et temporaires dans les cas d’empêchements canoniques au sacerdoce (1140-1234) : vers une distinction entre « handicap » et « maladie » ? »

La communication s’appuie sur des textes du droit canonique médiéval (1140-1234) qui régissent le statut des prêtres selon leur corps. Elle étudie les empêchements canoniques au sacerdoce en mettant en regard ceux liés à une infirmité corporelle permanente d’une part, et temporaire d’autre part. L’inscription de l’infirmité dans le temps est l’un des éléments examinés par les canonistes pour déterminer le degré de capacité juridique d’un prêtre infirme. Comment est mobilisé l’argumentaire de la temporalité dans ces cas d’empêchements ? Selon quel vocabulaire ? Quelles sont les conséquences juridiques particulières selon que l’infimité soit une mutilation congénitale, ou acquise, ou une faiblesse corporelle temporaire, ou intermittente ? Quels cas juridiques permettent aux canonistes de penser l’état-limite entre infirmités permanentes et infirmités temporaires ? In fine, cette communication vise un double objectif : dégager des éléments de compréhension de la typologie des désordres corporels telle qu’elle s’élabore dans le droit canonique ; et questionner, à l’aune de la pensée juridique médiévale, les ressorts d’une distinction aujourd’hui admise entre « handicap » et « maladie ».

16 janvier 2024 : Histoires intimes et maternités

  • Francesca Arena (Institut éthique, histoire & humanités, iEH2, Université de Genève), « Folles de maternité. L’aptitude des femmes à faire les mères sous le regard des médecins  (XVIIIe-XXe siècles) »

Alors qu’une nouvelle molécule vient d’être approuvé par les FDA (le zuranolone) pour le traitement des dépressions post natales, l’origine du diagnostic de ces troubles est ancien. 

La fatigue, la tristesse, les bizarreries de la femme qui accouche, connues depuis l’Antiquité, sont repensées au XIXe siècle par une médecine qui cherche à définir les aptitudes et les comportements normaux de la maternité. 

Au lieu de naturaliser les difficultés du devenir mère et penser une nouvelle épistémologie des fonctions parentales on dispose encore aujourd’hui d’un modèle théorique très ancien pour penser les troubles de la maternité qui clive les comportements des femmes. 

Je reviendrai ainsi dans les principales étapes de la construction d’un paradigme de maternité psychique questionnant le rôle joué par les différentes spécialités médicales et ses imbrications avec les assignations sociales de genre.

  • Caroline Muller (maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'université Rennes 2), « Les "amoureuses de prêtres" de la Belle Époque. Du fait divers à la catégorie psychiatrique »

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les médecins aliénistes s'attachent à décrire toujours plus précisément les maux féminins à l'aide de catégories de plus en plus nombreuses. Si l'on connaît le cas de l'hystérie (Edelman, 2003), on s'est moins intéressé à l'érotomanie, dont la définition provoque des débats animés à partir des années 1890.  Articulant fait divers, histoire de la médecine et histoire du genre, mon propos retracera la construction socioculturelle de l'érotomanie à partir de la littérature médicale. Or, au centre de l'élaboration de cette affection psychiatrique, on trouve « l'amoureuse de prêtre », femme qui se croit aimée de son confesseur ou de son curé, parfois jusqu'à l'agression physique et au harcèlement. Comment expliquer que cette figure d'amoureuse de prêtre, née du fait divers, entre dans les collections de cas cliniques jusqu'à incarner le modèle de l'érotomane dans les années 1920 ?

19 mars 2024 : Sourds et entendants dans l'histoire (séance ouverte à tou·tes)

  • Dirksen Baumann (professeur et directeur du centre des Deaf Studies, Université Gallaudet, E.-U), « Perte auditive : comment les personnes entendantes souffrent du phonocentrisme  »

Ce séminaire propose une nouvelle façon de considérer la « perte d'audition » - non pas comme le manque d'audition qui définit la surdité, mais comme le manque que les personnes entendantes ressentent lorsqu'elles ne parviennent pas à intégrer la conscience du gain sourd.  La plupart d'entre nous n'ont pas conscience d'être des personnes entendantes ; pourtant, dès que nous prenons conscience d'être « entendants » dans le contexte de la communauté sourde, nous prenons conscience de la contingence de ce point de vue épistémologique particulier. Ce séminaire présentera les symptômes des privations créées par une orientation phonocentrique non examinée – y compris les façons limitées dont nous avons défini ce qui est et n'est pas une langue, les façons dont nous avons conçu notre environnement bâti, le manque de contact visuel soutenu, et la vulnérabilité au stress accru causé par la pollution sonore. Mettre en avant ces incarnations de la « perte auditive » permet de décentrer l'audition comme une position de privilège par défaut.

  • Discussion avec Andrea Benvenuto, EHESS.

30 avril 2024 :  Appréhension de la surdité et de la folie

  • Eva Yampolsky (lnstitut éthique histoire humanités, IEH2, Université de Genève), « Histoire de la folie aux époques moderne et contemporaine. La folie du suicide. La mort volontaire comme objet médical en France au XIXe siècle »

Le suicide demeure depuis toujours, et encore aujourd’hui, un problème de société. Au cours de l’histoire, tout un spectre de savoirs et de pratiques – juristes, ecclésiastiques, philosophes, puis médecins et sociologues, entre autres – questionnent ce phénomène et se confrontent à son défi. Dans ce séminaire, il s'agira d'explorer la manière dont le suicide est devenu un objet psychiatrique au XIXe siècle en France. Nous examinerons les définitions et les théories médicales, les pratiques thérapeutiques, et les enjeux sanitaires de la prévention, à l’aube de la suicidologie contemporaine.

  • Pauline Teyssier, (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne,Institut d’histoire moderne et contemporaine (IHMC)),« Des citoyens à intégrer : la prise en charge des sourds-muets, des aveugles et des aliénés par l’État. Le rôle des institutions nationales (Révolution française-début du XIXe siècle)"

    « Avant la découverte des procédés salutaires que nous connaissons, la dure nécessitée forçait leurs frères à les plaindre sans entreprendre de les guérir, mais aujourd’hui ne serions-nous pas coupables de lèze-humanité si, par notre insouciance, nous laissons échapper les moyens connus de les consoler dans leur infortune ! Épargnons-nous ce remords et ne laissons pas ce regret à la postérité […] ». En introduisant cette nouvelle notion de crime de « lèze-humanité », Louis-François Alhoy (1760-1826), instituteur puis directeur entre 1797 et 1799 de l’Institut des sourds-muets de Paris, entend dénoncer l’indifférence coupable dont les sourds-muets ont fait l’objet jusqu’alors. La question de la prise en charge des sourds-muets, des aveugles et des aliénés fait en effet l’objet de nombreux débats pendant la Révolution française. Pour les révolutionnaires, l’enjeu est de se réapproprier le monopole que possédait l’Église sur l’assistance aux pauvres et aux infirmes, mais aussi de poser une question qui devient essentielle dans ce moment de recomposition politique et sociale : quelle place accorder aux infirmes dans cette nouvelle communauté politique en construction ? Tout sujet étant amené à devenir citoyen, l’enjeu de l’intégration de ces individus souvent considérés comme marginaux s’impose comme un impératif national, et se traduit notamment par la mise en place d’institutions nationales, placées sous tutelle du ministère de l’Intérieur et financées, en partie, sur des fonds publics. Ces institutions diffèrent dans leur fonctionnement mais contribuent, chacune à leur échelle, à catégoriser ces populations par leur prise en charge spécifique.

21 mai 2024 : Histoire de l'institution des sourds de Paris et des sourds en général

  • Alexis Karacostas, Histoire de l'INJS de Paris (publication prévue 2024, Créaphis) : présentation du livre
  • Andrea Benvenuto (maitresse de conférences à l'EHESS - Collectif de recherche Les Deaf Studies en question) & Mike Gulliver (chargé de recherche au Deaf Studies Trust - Bristol), « Les banquets des sourds-muets : un espace sourd dans et hors des murs de l’Institut »

Cette communication s'inspire d'un article qui accompagne la publication prochaine d'un ouvrage dédié à l'histoire de l'Institut national de jeunes sourds de Paris. La renommée de l'Institut s’est forgée à partir de l’héritage de l’abbé de L’Épée et de l’enseignement en langue des signes alors même que celle-ci était bannie des salles de classe, marquant, selon les Deaf Studies, la période la plus sombre de son histoire. La mise à l’écart progressive des enseignants sourds et de la langue des signes tout au long du xixe siècle et l’ère ouvertement oraliste qui commence au tournant du xxe siècle, ont placé l’Institution parisienne au centre de critiques dénonçant ces mesures d’oppression des sourds. Si nous avons choisi d’apporter une pierre à l’écriture de l’histoire de l’Institut des Sourds de Paris, en prenant appui sur les banquets des sourds-muets et en nous servant de la notion d’espace sourd, c’est bien parce que les banquets portent à la fois une réponse aux tensions linguistiques et politiques vécues par les sourds à l’intérieur des murs de l’Institut des sourds de Paris. En même temps, ils ne peuvent être analysés sous le seul angle de la réaction à une politique, aussi défavorable soit-elle aux intérêts des sourds. Les banquets représentent un moment capital dans la reconfiguration de la scène en termes égalitaires (Benvenuto, 2009, 2013), là où la réalité alternative d'une humanité signante transperce le monde « normal » et se manifeste dans un lieu spécifique, avec une puissance politique propre (Gulliver, 2004, 2009).

  • Arnaud Paturet (CNRS, centre de théorie et analyse du droit, École normale supérieure/Nanterre Université), « Histoire de la surdité à l’époque antique »

Si la différence et la déficience corporelles n’apparaissent que modérément dans les législations modernes, hormis celles qui visent l’érection du handicap au sens large comme catégorie spécifique, les textes des juristes romains contenus dans divers recueils (Digeste, Sentences de Paul, Code et Institutes de Justinien, Règles d’Ulpien) recèlent des références à diverses formes d’anormalités physiologiques. Ils raisonnent comme un écho aux textes littéraires, ceux-ci fournissent des témoignages au regard de l’exclusion ou de l’acceptation de la différence physiologique selon les cas et les époques. Parmi les sources juridiques, la surdité occupe 32 textes sur la masse juridique documentaire qui nous est parvenue. Les juristes distinguent la défaillance auditive, même sévère, de la surdité totale (D.44.2.1.15). Une fois cette séparation établie, deux hypothèses sont à prendre en compte lorsqu’il s’agit par exemple de contracter des obligations. D’abord celle de la stipulatio qui requiert une interrogation et une réponse afin d’exprimer la promesse d’une action future. Ici ni le muet, ni le sourd ni l’enfant, ni l’absent ne peuvent contracter. En revanche, quand l’obligation n’implique pas la parole au plan formel, les opérateurs du droit sont plus souples. Le juriste sévérien Paul nous indique au D.44.7.48 que dans les affaires où les paroles ne sont pas nécessaires et dans lesquelles le consentement suffit, un sourd peut être contractant parce qu’il lui est possible de comprendre les termes de l’accord. Ainsi, on constate que le droit romain classique n’a pas traité la surdité comme une déficience qui, par principe, pourrait barrer l’accès au droit pour les protagonistes. Les seules restrictions qui subsistent sont celles afférentes aux formes du droit si chères aux juristes Romains.

18 juin 2024 : Conflits et handicaps en URSS et en France

  • Alexandre Sumpf, (Université de Strasbourg), « Se représenter et s'affirmer invalide dans la Russie tsariste: les mutilés de guerre de 14-18 »

Devenus un groupe social à part entière du fait des ravages de la guerre industrielle, les invalides de guerre ont dû mettre en œuvre à leur profit le contrat établi avec l'État en 1912 pour les vétérans du conflit contre le Japon. En effet, dans leur ensemble, leurs commentaires collectifs et leurs initiatives individuelles ont proposé une nouvelle rédaction construite moins sur une base morale/patriotique (recherche de récompense), que sur une base médicale et juridique (recherche d'indemnisation). Ils se sont remobilisés pour un nouveau combat quand c'était encore possible - pendant la guerre - parce qu'ils savaient qu'en Russie, l'État et la société ne reconnaissent pas leur dette envers les vétérans et marginalisent les handicapés. La plupart d'entre eux ont été réduits au silence, mais certains ont appris à écrire "je" et à situer leur destin personnel au milieu de l'histoire générale d'une armée vaincue et d'un village révolutionné.

  • Marie Derrien (maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Lille, membre de l'Institut de recherches historiques de l'Institut de recherches historiques du septentrion (IRHiS - UMR 8529)), « Des invalides à part. Les effets de la Grande Guerre sur la perception et la prise en charge des maladies mentales à travers le cas des "mutilés du cerveau" »

Au lendemain de l'armistice, une loi réforme la législation sur les pensions attribuées aux soldats blessés et infirmes. Son article 55 est le seul à concerner une catégorie de pensionnés définie en fonction de l’infirmité dont ils sont atteints : les anciens combattants atteints de troubles mentaux. Exclus des soins médicaux gratuits, ceux-ci sont contraints de faire prélever sur leur pension leur frais de séjour à l’asile, mais aussi une indemnité pour leurs épouses et leurs enfants qui n’ont pas droit aux statuts de veuve et d’orphelin. Puis, au cours de l'entre-deux-guerres, le bénéfice de la « présomption d'origine », en vertu de laquelle ils n'ont pas à prouver que leur maladie est imputable à la guerre, leur est de plus en plus contesté. Bon nombre voient leurs demandes de pension rejetées, tandis que les portes des écoles de rééducation leur sont fermées. Ainsi, le traitement réservé au handicap mental diffère fondamentalement de celui que suscite le handicap physique. Nous montrerons pourquoi et ce que cela implique pour les « mutilés du cerveau ».

Cette UE n'est rattachée à aucune formation de master.

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  • 54 bd Raspail
    54 bd Raspail 75006 Paris
    Salle AS1_08
    annuel / mensuel (3e), mardi 17:00-19:00
    du 17 octobre 2023 au 18 juin 2024

    Séance supplémentaire le 30 avril 2024 (même horaire, même salle)